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Gabapentinoïdes et douleur chronique : comprendre la neuromodulation

Illustration conceptuelle de neuromodulation de la douleur : circuits neuronaux de la moelle épinière et canaux calciques

L'article en 1 minute

La prégabaline (Lyrica) et la gabapentine (Neurontin) comptent parmi les médicaments les plus prescrits dans la douleur chronique, fibromyalgie, douleur neuropathique, séquelles de zona, mais leur mécanisme d'action reste souvent mal compris.

Ces molécules ciblent la sous-unité α2δ, une protéine des canaux calciques de la corne dorsale de la moelle épinière, dont le caractère nécessaire (mais pas nécessairement suffisant) à l'effet analgésique de la prégabaline a été démontré chez la souris mutante dès 2006. L'efficacité est réelle chez une fraction des patients, mais très dépendante de l'indication et de la dose : les NNT pour une réduction ≥50 % de la douleur sont souvent de l'ordre de 6 à 10, et il n'existe pas de valeur unique pour toute la classe.

Cet effet modeste s'explique par leur mode d'action : elles modulent la transmission synaptique là où la douleur chronique se centralise, plutôt que d'agir comme un antalgique classique sur la périphérie.

Le mécanisme exact par lequel cette liaison moléculaire se traduit en soulagement clinique reste en débat, et leur bénéfice n'est pas généralisable aux douleurs nociceptives non neuropathiques.

À retenir : si un gabapentinoïde vous est prescrit, suivez concrètement sommeil, somnolence, vertiges, concentration, prise de poids et association avec opioïdes ou benzodiazépines ; ne l'arrêtez jamais brutalement.

Introduction La prégabaline (Lyrica®) et la gabapentine (Neurontin®) comptent parmi les médicaments les plus prescrits dans la douleur chronique : fibromyalgie, douleur neuropathique, séquelles de zona. Pourtant, leur mécanisme d'action reste souvent mal compris, même par les prescripteurs. Ces deux molécules ciblent une protéine précise — la sous-unité α2δ des canaux calciques — au carrefour des circuits de la douleur. Comprendre comment la douleur est modulée par le système nerveux permet de saisir pourquoi ces molécules fonctionnent, et pourquoi elles ne sont pas des antalgiques classiques.

📖 Glossaire bilingue : termes clés de cet article
  • Gabapentinoïdes (gabapentinoids) : classe pharmacologique regroupant la prégabaline et la gabapentine
  • Sous-unité α2δ (α2δ subunit) : protéine auxiliaire des canaux calciques voltage-dépendants, cible moléculaire des gabapentinoïdes
  • Nociception (nociception) : détection et transmission des stimuli potentiellement nocifs par le système nerveux
  • Corne dorsale (dorsal horn) : zone postérieure de la moelle épinière où les fibres de la douleur font synapse
  • Modulation descendante (descending modulation) : circuits cérébraux (PAG → RVM → moelle) qui amplifient ou freinent la douleur
  • Sensitisation centrale (central sensitization) : augmentation pathologique de la réactivité des neurones de la moelle épinière à la douleur
  • Douleur nociplastique (nociplastic pain) : troisième catégorie de douleur, liée à un traitement central altéré sans lésion identifiable
  • Wind-up : amplification progressive de la réponse d'un neurone spinal à une stimulation répétée
  • PAG (periaqueductal gray) : substance grise périaqueducale, centre de contrôle de la modulation descendante
  • RVM (rostral ventromedial medulla) : relais bulbaire contenant les cellules ON (pro-douleur) et OFF (anti-douleur)

Comment naît la douleur : de la périphérie à la moelle

📚 Physiologie : consensus

Avant de comprendre comment les gabapentinoïdes agissent, il faut comprendre le circuit qu'ils ciblent. La douleur commence dans les tissus périphériques : une brûlure, une pression excessive, une inflammation activent des récepteurs spécialisés appelés nocicepteurs, situés aux terminaisons des fibres nerveuses C (lentes, douleur sourde) et Aδ (rapides, douleur aiguë).

Ces fibres transmettent le signal jusqu'à la corne dorsale de la moelle épinière, une zone de tri et de relais. C'est ici que le signal douloureux fait sa première synapse : la fibre périphérique libère des neurotransmetteurs excitateurs (glutamate, substance P, CGRP) qui activent le neurone de deuxième ordre. Ce neurone projette ensuite vers le thalamus, puis vers le cortex, où la douleur devient consciente.

La corne dorsale n'est pas un simple relais passif. C'est un véritable centre de traitement, capable d'amplifier ou d'atténuer le signal avant qu'il n'atteigne le cerveau. Dès 1965, Ronald Melzack et Patrick Wall proposaient la « théorie du portillon » (gate control theory) : les signaux tactiles transmis par les grosses fibres Aβ peuvent « fermer la porte » aux signaux douloureux des fibres C. C'est pourquoi frotter une zone douloureuse procure un soulagement transitoire.

Ce portillon est le premier niveau de modulation. Mais il en existe un second, plus puissant, et c'est celui qui dysfonctionne dans la douleur chronique.

La moelle ne crée pas la douleur : elle filtre déjà le signal nociceptif avant qu'il participe, avec le thalamus et le cortex, à l'expérience consciente de la douleur.

La modulation descendante : le frein naturel de la douleur

📚 Revue : De Preter & Heinricher 2024

Le cerveau ne se contente pas de recevoir passivement les signaux de douleur. Il envoie des commandes descendantes vers la moelle épinière pour les moduler, en les amplifiant ou en les supprimant selon le contexte. C'est le système de modulation descendante, et son dysfonctionnement est au cœur de la douleur chronique [1] PMID 38749825.

Le circuit principal implique deux structures :

① La substance grise périaqueducale (PAG), située dans le mésencéphale, intègre les signaux émotionnels, cognitifs et sensoriels. Elle reçoit des afférences du cortex préfrontal, de l'amygdale et de l'hypothalamus, ce qui explique pourquoi le stress, l'attention et les émotions influencent l'intensité perçue de la douleur.

② Le bulbe rostral ventromédian (RVM), qui contient deux populations de neurones fonctionnellement opposées : les cellules ON et les cellules OFF. Les cellules OFF inhibent la transmission douloureuse dans la corne dorsale (elles « freinent » la douleur). Les cellules ON la facilitent (elles « accélèrent » la douleur). L'équilibre entre ces deux populations détermine si le signal douloureux sera atténué ou amplifié [1] [2] PMID 36641028.

En situation normale, le système est en équilibre : une douleur aiguë déclenche un freinage descendant qui limite l'emballement. Dans certains modèles de douleur persistante, cet équilibre peut basculer : facilitation descendante accrue et/ou inhibition réduite, avec une dominance relative des cellules ON sur les cellules OFF. La modulation descendante PAG→RVM constitue l'un des grands systèmes de contrôle de la nociception ; son dysfonctionnement peut contribuer à plusieurs états douloureux chroniques, mais il ne résume pas à lui seul leur physiopathologie, faite aussi de sensibilisation périphérique, d'activité ectopique, de plasticité spinale, de neuro-immunité et de facteurs propres à chaque pathologie.

Ce circuit est modulé par de multiples neurotransmetteurs, incluant les endocannabinoïdes qui exercent un tonus inhibiteur tonique sur les cellules ON [3] PMID 32004514.

Pourquoi le contexte change la douleur

Un soldat blessé au combat peut ne ressentir aucune douleur pendant des heures, parce que la PAG active massivement les cellules OFF via la libération d'opioïdes endogènes (endorphines). À l'inverse, une personne anxieuse en salle d'attente de dentiste perçoit une douleur amplifiée, parce que le cortex préfrontal et l'amygdale activent les cellules ON. La modulation descendante explique ces différences.

Le cerveau ne subit pas la douleur : il l'amplifie ou la freine. Quand le frein lâche, la douleur chronique s'installe.

Quand le système déraille : sensitisation centrale et douleur nociplastique

📚 Revue Lancet : Fitzcharles & Clauw 2021

Lorsqu'une douleur persiste (inflammation chronique, lésion nerveuse, état post-infectieux), les neurones de la corne dorsale subissent des modifications durables. C'est la sensitisation centrale : les neurones spinaux deviennent hyperexcitables, leur seuil d'activation s'abaisse, et des stimuli normalement non douloureux (un effleurement, un vêtement) déclenchent une douleur véritable (allodynie) [4] PMID 34062144.

Le mécanisme clé est le wind-up : une stimulation répétée des fibres C provoque une augmentation progressive de la réponse du neurone spinal, bien au-delà de ce que la stimulation périphérique justifie. Ce phénomène implique les récepteurs NMDA du glutamate et une entrée excessive de calcium dans le neurone postsynaptique, un calcium qui active des cascades enzymatiques modifiant durablement l'excitabilité neuronale [5] PMID 35705078.

L'IASP a adopté en 2017 le terme de douleur nociplastique pour décrire un troisième type de douleur, distinct de la douleur nociceptive (lésion tissulaire) et de la douleur neuropathique (lésion nerveuse identifiable) : une douleur liée à une nociception altérée, non suffisamment expliquée par une lésion tissulaire activant les nocicepteurs ni par une lésion ou maladie du système somatosensoriel [13].

Une revue publiée dans The Lancet en 2021 a largement contribué à diffuser ce cadre auprès des cliniciens [4]. Nociplastique n'est pas synonyme de sensitisation centrale : des mécanismes de sensibilisation périphérique et/ou centrale peuvent y contribuer, et plusieurs mécanismes de douleur peuvent coexister chez un même patient.

La fibromyalgie, certaines céphalées de tension et le syndrome du côlon irritable en sont des exemples. Dans plusieurs de ces syndromes, les examens usuels n'expliquent pas toujours l'intensité des symptômes. Des études de groupe montrent des différences de traitement sensoriel, de connectivité cérébrale ou de modulation de la douleur en IRM fonctionnelle, mais ces anomalies ne constituent pas des biomarqueurs diagnostiques individuels.

🎓 Éclairage pharmacien

C'est cette distinction (nociceptive, neuropathique, nociplastique) qui explique pourquoi les antalgiques classiques (paracétamol, AINS, opioïdes faibles) sont souvent inefficaces dans la fibromyalgie ou le Covid long : ils ciblent la périphérie ou les voies opioïdergiques, pas le dysfonctionnement central. Les gabapentinoïdes, eux, agissent directement au niveau de la corne dorsale, là où la sensitisation s'installe.

Les examens reviennent normaux, mais la douleur est réelle : c'est le traitement central du signal qui dysfonctionne, pas l'imagination.
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Illustration de la moelle épinière montrant la sous-unité alpha-2-delta, cible des gabapentinoïdes
Les gabapentinoïdes ciblent la sous-unité α2δ des canaux calciques, surtout au niveau des circuits de transmission de la douleur.

La sous-unité α2δ : la cible moléculaire des gabapentinoïdes

📚 Études précliniques + cliniques : Field 2006 · Taylor 2006 · Thorpe 2010

Les gabapentinoïdes ne sont ni des antalgiques classiques, ni des anti-inflammatoires, ni des opioïdes. Leur mécanisme d'action repose sur une cible moléculaire unique : la sous-unité α2δ-1 des canaux calciques voltage-dépendants (VGCC), principalement exprimée dans la corne dorsale de la moelle épinière et dans certaines régions cérébrales (cortex, amygdale, hippocampe) [6] PMID 17126531 [7] PMID 20571971.

Les canaux calciques voltage-dépendants régulent l'entrée de calcium dans les terminaisons nerveuses présynaptiques. Ce calcium est le signal qui déclenche la libération de neurotransmetteurs dans la fente synaptique. Plus il y a de calcium qui entre, plus la synapse est « bruyante », plus elle transmet de signaux excitateurs.

La sous-unité α2δ est une protéine auxiliaire de ces canaux. Elle n'est pas le canal lui-même, mais elle régule son adressage à la membrane et sa densité à la surface synaptique. En se liant à cette sous-unité, les gabapentinoïdes réduisent le trafic des canaux calciques vers la membrane présynaptique, ce qui diminue l'entrée de calcium et, en conséquence, la libération de glutamate, de substance P et de noradrénaline dans la corne dorsale [6].

Une étude publiée dans PNAS en 2006 apporte une preuve génétique forte du rôle de cette cible : l'équipe de Field a créé une souris portant une mutation ponctuelle de la sous-unité α2δ-1 (R217A) qui réduit fortement la liaison de la prégabaline, sans altérer la fonction du canal calcique lui-même.

Résultat : chez ces souris mutantes, l'effet antalgique de la prégabaline est aboli. Cette expérience établit que la liaison à α2δ-1 est nécessaire à l'effet antalgique de la prégabaline dans ce modèle préclinique, sans démontrer qu'elle soit à elle seule suffisante à l'ensemble de ses effets pharmacologiques [8] PMID 17088553.

Ce que les gabapentinoïdes ne font pas

Contrairement à une idée reçue, la prégabaline et la gabapentine n'agissent pas sur les récepteurs GABA. Malgré le « gaba » dans leur nom, ces molécules n'ont aucune affinité pour les récepteurs GABA-A ou GABA-B, ne modifient pas le métabolisme du GABA et n'inhibent pas sa recapture. Le nom vient de leur structure chimique (analogues structuraux du GABA), pas de leur mécanisme d'action [7] [9] PMID 23153207.

Comparaison entre canal calcique ciblé par les gabapentinoïdes et récepteur GABA-A ciblé par les benzodiazépines
Gabapentinoïdes et benzodiazépines ne modulent pas la même cible : canal calcique α2δ d'un côté, récepteur GABA-A de l'autre.
Les gabapentinoïdes n'endorment pas la douleur : ils baissent le volume du bruit synaptique, là où la sensitisation l'avait monté trop haut.

Prégabaline et gabapentine : deux profils pharmacologiques distincts

📚 Pharmacologie comparée : Bialer 2012 · Taylor 2006

Bien que ciblant la même sous-unité α2δ, la prégabaline et la gabapentine diffèrent sensiblement sur le plan pharmacocinétique, et ces différences ont des conséquences cliniques directes [9] [6].

Biodisponibilité et absorption

La prégabaline a une biodisponibilité orale ≥ 90 %, indépendante de la dose. Sa pharmacocinétique est linéaire : doubler la dose double l'exposition plasmatique, ce qui rend la titration prévisible.

La gabapentine utilise un transporteur intestinal saturable (LAT1, le transporteur des acides aminés à chaîne latérale large). Sa biodisponibilité chute de ~60 % à 300 mg à ~33 % à 1600 mg. L'absorption est donc non linéaire, et les hautes doses ne produisent pas l'augmentation d'effet attendue, ce qui a conduit au développement de la gabapentine enacarbil (prodrogue à absorption améliorée, non disponible en France).

Puissance de liaison

La prégabaline a une affinité pour la sous-unité α2δ environ 6 fois supérieure à celle de la gabapentine. Cette différence d'affinité est documentée par la pharmacologie préclinique [6]. Elle se retrouve dans les doses autorisées, plus basses pour la prégabaline (150 à 600 mg/j) que pour la gabapentine (900 à 3 600 mg/j) : ces fourchettes sont celles des autorisations de mise sur le marché, pas un résultat de la revue citée.

Demi-vie et schéma posologique

Les deux molécules ont des demi-vies comparables (5-7 heures). La prégabaline est administrée en 2 prises par jour, la gabapentine en 3 prises, une contrainte d'observance non négligeable pour des patients souvent polymédicamentés.

Métabolisme

Les deux sont éliminées par voie rénale sous forme inchangée : pas de métabolisme hépatique via les CYP450, pas d'interaction médicamenteuse pharmacocinétique significative. C'est un avantage majeur chez les patients polymédiqués.

🎓 Éclairage pharmacien

L'absence d'interaction CYP450 est un atout clinique réel. Mais l'élimination rénale exclusive impose une adaptation posologique en cas d'insuffisance rénale (DFG < 60 mL/min). C'est un point souvent négligé chez les patients âgés ou insuffisants rénaux, où le risque de surdosage (et donc de sédation, de chutes) est majoré.

Efficacité clinique : fibromyalgie, douleur neuropathique et au-delà

📚 Méta-analyses : Alberti 2022 · données essais pivots

Douleur neuropathique

La prégabaline a obtenu l'AMM européenne dans la douleur neuropathique périphérique et centrale de l'adulte. Les essais pivots montrent une réduction de la douleur statistiquement significative par rapport au placebo, mais le NNT (number needed to treat) pour une réduction ≥ 50 % de la douleur varie fortement selon l'indication, la dose et la durée : de l'ordre de 6,6 à 6,7 dans la neuropathie diabétique douloureuse et la névralgie post-zostérienne avec la gabapentine, autour de 9,8 dans la douleur neuropathique centrale et de 9,7 dans la fibromyalgie avec la prégabaline 450 mg/j.

Il n'existe pas de NNT unique valable pour l'ensemble des gabapentinoïdes et des douleurs chroniques [14][15][16].

Fibromyalgie

La prégabaline est le seul gabapentinoïde approuvé par la FDA dans la fibromyalgie (AMM non obtenue en Europe pour cette indication). Une méta-analyse en réseau de 2022 a comparé l'amitriptyline, la duloxétine et la prégabaline dans la fibromyalgie : sur la réduction de la douleur (seuils de 30 % et de 50 %), à partir de 15 essais contre placebo, les trois molécules montrent un bénéfice, mais variable selon la dose : la duloxétine à 20 ou 30 mg ne fait pas mieux que le placebo, et la prégabaline à 150 mg obtient les moins bons résultats. Sans essai comparatif direct, les auteurs invitent à la prudence dans l'interprétation [10] PMID 35347488.

L'amélioration du sommeil (un effet collatéral de la réduction de l'hyperexcitabilité neuronale) est souvent le bénéfice le plus rapidement perçu par les patients fibromyalgiques, avant même l'effet sur la douleur.

Autres indications

La prégabaline est également utilisée dans le trouble anxieux généralisé (AMM européenne) et comme antiépileptique en association. La gabapentine est prescrite hors AMM dans les bouffées de chaleur résistantes, le syndrome des jambes sans repos et certaines douleurs centrales post-AVC.

⚠️ Niveau de preuve : recul nécessaire

L'efficacité des gabapentinoïdes dans la douleur chronique est modeste en termes absolus : la réduction moyenne de la douleur dans les essais est de l'ordre de 1 à 2 points sur une échelle de 10. L'effet est réel et statistiquement significatif, mais il ne constitue pas une solution complète. L'intégration dans une prise en charge multimodale (activité physique adaptée, gestion du stress, hygiène du sommeil) reste indispensable.

Limites et vigilances : effets indésirables et risque de mésusage

⚠️ Données de pharmacovigilance : Evoy 2017 · Kuhn 2021

Effets indésirables fréquents

Les effets indésirables les plus courants sont dose-dépendants et liés à la réduction de l'excitabilité neuronale : somnolence (15-25 % des patients), vertiges (10-30 %), prise de poids (5-15 %), œdèmes périphériques, vision trouble et difficultés de concentration. Ces effets sont généralement maximaux en début de traitement et s'atténuent en 2-4 semaines, mais pas toujours.

La prise de poids, liée à une augmentation de l'appétit et probablement à des effets métaboliques centraux, est un motif fréquent d'arrêt du traitement, particulièrement chez les femmes fibromyalgiques. Pour une vue d'ensemble des mécanismes pharmacologiques impliqués dans les variations de poids, voir médicaments et poids : mécanismes de prise et de perte.

Risque de mésusage et de dépendance

Une revue systématique de 2017 portant sur 59 études a documenté le potentiel d'abus des gabapentinoïdes, particulièrement à des doses supérieures aux doses recommandées [11] PMID 28144823. Elle chiffre la prévalence de ce mésusage à 1,6 % en population générale, contre 3 à 68 % selon les études chez les usagers d'opioïdes : le profil de risque concerne principalement les personnes ayant des antécédents d'addiction ou des comorbidités psychiatriques, et rarement celles traitées aux doses thérapeutiques pour une douleur chronique [11].

En Europe, une revue de 2021 a confirmé une augmentation du mésusage de la prégabaline, le plus souvent associée à d'autres substances, notamment chez des personnes suivies en programme de substitution aux opiacés [12] PMID 33440453. Or l'association aux opioïdes majore le risque de dépression respiratoire [18]. La prégabaline a été classée comme substance contrôlée (Schedule V) aux États-Unis en 2005 et au Royaume-Uni en 2019 (Class C). En France, elle est un médicament de Liste I soumis à prescription sur ordonnance sécurisée, avec une durée maximale de prescription de 6 mois [17].

Le risque ne se limite pas au mésusage : une sédation importante et une dépression respiratoire peuvent survenir, y compris sans opioïde associé, surtout en association à d'autres dépresseurs du système nerveux central, ainsi que chez les patients âgés, insuffisants rénaux ou présentant une atteinte respiratoire [18].

⚠️ Syndrome de sevrage : ne jamais arrêter brutalement

L'arrêt brutal de la prégabaline ou de la gabapentine après un traitement prolongé peut provoquer un syndrome de sevrage : insomnie, anxiété de rebond, nausées, sudation, diarrhée, rarement des convulsions. La décroissance doit être progressive (sur au moins 1 à 2 semaines) et supervisée par le prescripteur. Ce syndrome est documenté même à doses thérapeutiques et ne signifie pas nécessairement une « addiction ».

🎓 Éclairage pharmacien

En pratique officinale, les signaux d'alerte d'un mésusage sont : des demandes de renouvellement anticipé, des ordonnances de plusieurs prescripteurs pour la même molécule, une association avec des opioïdes et/ou des benzodiazépines, et des doses inhabituellement élevées. La vigilance est particulièrement importante chez les patients avec antécédents d'addiction. Le pharmacien a un rôle de sentinelle dans la détection précoce de ces situations.

Ce que l'on sait, et ce que l'on ne sait pas

Établi : la sous-unité α2δ-1 est nécessaire à l'effet antalgique de la prégabaline dans ce modèle préclinique (preuve génétique directe chez la souris mutante, 2006), sans que sa suffisance à elle seule soit démontrée. La modulation descendante PAG→RVM est un circuit validé de contrôle de la douleur. La sensitisation centrale est un mécanisme documenté en neurophysiologie de la douleur chronique.

Convergent : l'efficacité des gabapentinoïdes dans la douleur neuropathique et la fibromyalgie est appuyée par plusieurs méta-analyses Cochrane, avec un effet réel mais modeste et très dépendant de l'indication, de la dose et du critère de réponse (NNT le plus souvent entre 6 et 10). Le concept de douleur nociplastique est accepté par l'IASP depuis 2017.

En débat : le mécanisme exact par lequel la liaison à α2δ réduit le trafic des canaux calciques fait encore l'objet de travaux (séquestration vs recyclage vs réduction de synthèse). Le rôle de la sous-unité α2δ-2 (exprimée dans le cervelet) dans les effets indésirables (vertiges, ataxie) est suspecté mais non confirmé.

Non résolu : pourquoi certains patients répondent remarquablement bien et d'autres pas du tout. Il n'existe pas de biomarqueur prédictif de la réponse aux gabapentinoïdes.

En résumé

Les gabapentinoïdes ne sont pas des antalgiques « génériques », mais des modulateurs de la transmission synaptique. Ils agissent à l'endroit où la douleur chronique se centralise : la corne dorsale de la moelle épinière. Leur efficacité est surtout documentée dans certaines douleurs neuropathiques, avec un bénéfice moyen plus modeste dans la fibromyalgie ; ils ne sont pas des antalgiques génériques de toute douleur chronique, notamment des douleurs nociceptives non neuropathiques.

Leur place reste celle d'un outil parmi d'autres dans une prise en charge multimodale, jamais une solution isolée.

Un médicament se comprend par sa cible. Sa cible se comprend par le circuit qu'elle contrôle.
À retenir en pratique

Si un gabapentinoïde vous est proposé ou déjà prescrit, l'information utile à suivre est concrète : type de douleur, sommeil, somnolence, vertiges, concentration, prise de poids, association avec opioïdes ou benzodiazépines, et bénéfice réel sur vos activités.

Ne l'arrêtez pas brutalement et ne l'évaluez pas comme un antidouleur immédiat. Sa pertinence se juge avec le prescripteur sur le rapport bénéfice/effets indésirables, dans une stratégie multimodale de douleur chronique.

Comprendre le mécanisme, c'est reprendre du pouvoir sur sa douleur : pas subir un traitement en aveugle.

Questions fréquentes

Comment la prégabaline agit-elle sur la douleur ?

La prégabaline se lie à la sous-unité α2δ-1 des canaux calciques voltage-dépendants, principalement dans la corne dorsale de la moelle épinière. En réduisant l'entrée de calcium dans les terminaisons nerveuses présynaptiques, elle diminue la libération de neurotransmetteurs excitateurs (glutamate, substance P) impliqués dans la transmission de la douleur.

Quelle est la différence entre prégabaline et gabapentine ?

Les deux ciblent la même sous-unité α2δ, mais la prégabaline a une biodisponibilité orale supérieure (≥ 90 % vs 33-66 %), une pharmacocinétique linéaire (effet prévisible selon la dose), et une puissance de liaison environ 6 fois supérieure. La gabapentine utilise un transporteur intestinal saturable qui limite son absorption à haute dose.

Qu'est-ce que la douleur nociplastique ?

La douleur nociplastique est un troisième type de douleur, distinct de la douleur nociceptive (lésion tissulaire) et neuropathique (lésion nerveuse). L'IASP a adopté ce terme en 2017 pour décrire une douleur liée à une nociception altérée, non suffisamment expliquée par une lésion tissulaire activant les nocicepteurs ni par une lésion ou maladie du système somatosensoriel ; des mécanismes de sensibilisation périphérique et centrale peuvent y contribuer. La fibromyalgie, certaines céphalées de tension et le syndrome du côlon irritable en sont des exemples reconnus.

Les gabapentinoïdes créent-ils une dépendance ?

Les gabapentinoïdes peuvent induire une dépendance physique et un syndrome de sevrage à l'arrêt brutal. Le mésusage concerne surtout la prégabaline à hautes doses, souvent en association avec des opioïdes ou des benzodiazépines. L'arrêt doit toujours être progressif et supervisé par le prescripteur.

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Sources

  1. De Preter CC, Heinricher MM. « The 'in's and out's' of descending pain modulation from the rostral ventromedial medulla. » Trends in Neurosciences. 2024;47(6):447-460. PMID 38749825
  2. Zhang Y et al. « Somatostatin Neurons from Periaqueductal Gray to Medulla Facilitate Neuropathic Pain in Male Mice. » J Pain. 2023;24(6):1020-1029. PMID 36641028
  3. Bouchet CA, Ingram SL. « Cannabinoids in the descending pain modulatory circuit: Role in inflammation. » Pharmacology & Therapeutics. 2020;209:107495. PMID 32004514
  4. Fitzcharles MA, Cohen SP, Clauw DJ et al. « Nociplastic pain: towards an understanding of prevalent pain conditions. » The Lancet. 2021;397(10289):2098-2110. PMID 34062144
  5. Trendafilova T et al. « Sodium-calcium exchanger-3 regulates pain "wind-up": from human psychophysics to spinal mechanisms. » Neuron. 2022;110(16):2571-2587. PMID 35705078
  6. Taylor CP, Angelotti T, Fauman E. « Pharmacology and mechanism of action of pregabalin: the calcium channel alpha2-delta (α2-δ) subunit as a target for antiepileptic drug discovery. » Epilepsy Res. 2007;73(2):137-150. PMID 17126531
  7. Thorpe AJ, Offord J. « The α2-δ protein of voltage-dependent calcium channels. » Current Opinion in Investigational Drugs. 2010;11(7):761-770. PMID 20571971
  8. Field MJ et al. « Identification of the α2-δ-1 subunit of voltage-dependent calcium channels as a molecular target for pain mediating the analgesic actions of pregabalin. » Proceedings of the National Academy of Sciences. 2006;103(46):17537-17542. PMID 17088553
  9. Bialer M. « Why are antiepileptic drugs used for nonepileptic conditions? » Epilepsia. 2012;53 Suppl 7:26-33. PMID 23153207
  10. Alberti FF, Becker MW, Blatt CR, et al. « Comparative efficacy of amitriptyline, duloxetine and pregabalin for treating fibromyalgia in adults: an overview with network meta-analysis. » Clin Rheumatol. 2022;41(7):1965-1978. PMID 35347488
  11. Evoy KE, Morrison MD, Saklad SR. « Abuse and misuse of pregabalin and gabapentin. » Drugs. 2017;77(4):403-426. PMID 28144823
  12. Kuhn D, Müller TJ, Mutschler J. « [Pregabalin abuse and dependence in various European countries: Association with substitution policies]. » Fortschr Neurol Psychiatr. 2021;89(11):553-561. PMID 33440453
  13. Kosek E. « The concept of nociplastic pain — where to from here? » Pain. 2024;165(11S):S50-S57. PMID 39560415
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  15. Derry S, Bell RF, Straube S et al. « Pregabalin for neuropathic pain in adults. » Cochrane Database Syst Rev. 2019;1(1):CD007076. PMID 30673120
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  17. ANSM / Base de données publique des médicaments. Prégabaline : statut Liste I, prescription sur ordonnance sécurisée limitée à 6 mois. Mise à jour 2026. base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr
  18. MHRA. « Pregabalin: reports of severe respiratory depression. » Drug Safety Update. 2021. gov.uk/drug-safety-update
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