Médicaments et microbiote : comment vos traitements modifient votre flore intestinale
Chaque fois que vous avalez un médicament, vous ne soignez pas que votre symptôme visible : vous redessinez aussi la composition des mille milliards de bactéries qui habitent votre intestin. Les antibiotiques sont le cas le plus connu, mais une étude publiée dans Nature a montré qu'environ 1 médicament non-antibiotique sur 4 modifie directement la croissance de bactéries intestinales humaines [1]. Inhibiteurs de la pompe à protons, antidépresseurs, metformine, AINS : la liste est longue, et les conséquences débordent largement de la sphère digestive.
Vous prenez plusieurs médicaments et vous vous demandez si certains pourraient perturber votre microbiote et aggraver vos symptômes digestifs ou systémiques.
⚡ L'essentiel en 4 points
Le fait central
~24 % des médicaments non-antibiotiques testés inhibent la croissance d'au moins une bactérie intestinale majeure.
Les classes les plus impliquées
Antibiotiques, IPP, metformine, antidépresseurs, antipsychotiques, AINS, laxatifs osmotiques.
Ce qui change concrètement
Baisse de diversité bactérienne, perte de producteurs de butyrate, montée de bactéries pro-inflammatoires et résistantes.
Le pont avec le Covid long
La dysbiose intestinale est associée à la persistance des ressentis : fatigue, brouillard, inconfort digestif.
Glossaire : décoder les termes techniques
- Microbiote intestinal
- L'ensemble des micro-organismes (bactéries, archées, champignons, virus) qui vivent dans le tube digestif. Chez l'adulte : environ 10¹³ cellules microbiennes, dominées par les phyla Firmicutes, Bacteroidetes, Actinobacteria et Proteobacteria.
- Dysbiose
- Un déséquilibre du microbiote. Pas une infection, mais une perte de diversité, une bascule vers des espèces pro-inflammatoires ou une disparition de bactéries bénéfiques.
- Diversité alpha
- La richesse bactérienne d'un individu (combien d'espèces différentes dans son intestin). Un marqueur clé : plus elle est élevée, plus l'écosystème est résilient.
- SCFA (acides gras à chaîne courte)
- Butyrate, propionate, acétate. Produits par la fermentation des fibres par certaines bactéries. Carburant principal des cellules du côlon, régulateurs de l'immunité et de l'inflammation.
- Résistome
- L'ensemble des gènes de résistance aux antibiotiques portés par le microbiote. Les antibiotiques, mais aussi certains médicaments non-antibiotiques, l'enrichissent.
- Axe intestin-cerveau
- La communication bidirectionnelle entre le microbiote, le système nerveux entérique et le système nerveux central, via le nerf vague, les neurotransmetteurs microbiens et les métabolites bactériens.
- IPP (inhibiteurs de la pompe à protons)
- Oméprazole, ésoméprazole, pantoprazole, lansoprazole. Médicaments anti-acides les plus prescrits au monde.
Comment les médicaments remodèlent la flore
Niveau de preuve : solideUn médicament n'est jamais ciblé à 100 %. Il passe par votre intestin avant d'arriver à sa cible, et même quand il est absorbé, une partie repart dans la lumière intestinale par sécrétion biliaire ou diffusion muqueuse. Les bactéries qui vivent là se trouvent donc exposées, parfois pendant des heures, à des concentrations loin d'être négligeables.
Trois grands mécanismes expliquent leur effet :
① Effet antibiotique caché. L'étude pivot de Maier et al. (Nature, 2018) a testé 1 197 médicaments non-antibiotiques contre 40 espèces bactériennes intestinales : 24 % inhibaient la croissance d'au moins une espèce in vitro [1]. Antipsychotiques, inhibiteurs calciques, hormones, anti-acides : personne ne les qualifie d'antibiotiques, mais leur action sur les bactéries ressemble étroitement à celle de la tétracycline ou de l'érythromycine. Cela favorise la sélection de bactéries résistantes, même sans exposition antibiotique.
② Modification du terrain chimique. Un IPP qui remonte le pH gastrique laisse passer vivantes des bactéries orales qui, normalement, seraient tuées par l'acidité. Un laxatif osmotique qui accélère le transit réduit le temps de fermentation disponible pour les bactéries productrices de butyrate. Une statine qui modifie le métabolisme des acides biliaires change le signal chimique qui structure les communautés microbiennes du côlon.
③ Métabolisme croisé. Les bactéries intestinales transforment les médicaments : elles déconjuguent, réduisent, hydrolysent. La digoxine, le sulfasalazine, le tacrolimus, L-DOPA : tous sont métabolisés par le microbiote, ce qui explique en partie la variabilité interindividuelle de leurs effets. Ce domaine s'appelle la pharmacomicrobiomique : la façon dont votre microbiote personnel peut transformer un même médicament en molécule active, inactive, voire toxique.
Une étude de cohorte néerlandaise publiée dans Nature Communications a quantifié l'effet net sur l'humain : 19 classes médicamenteuses étaient associées à des changements de composition ou de fonction du microbiote, avec des signatures spécifiques pour IPP, metformine, antibiotiques, laxatifs, antidépresseurs et inhibiteurs de SSRI [2]. Autrement dit, ce qu'on voit en culture se confirme chez les personnes qui prennent ces traitements au quotidien.
La pharmacomicrobiomique n'est pas une curiosité de laboratoire. Elle explique une partie de la variabilité d'efficacité que vous observez à l'officine : deux personnes, même dose, même molécule, effets très différents. Le génotypage CYP (cytochromes P450) explique une couche, le microbiote en explique une autre. Pour l'instant, on ne sait pas la mesurer en routine, mais on sait qu'elle compte.
Antibiotiques : l'effet le plus connu, le plus durable
Niveau de preuve : très solideUn antibiotique ne distingue pas « bonnes » et « mauvaises » bactéries : il tape à l'aveugle. Une cure standard de 7 jours peut réduire de 25 à 50 % la diversité bactérienne mesurée sur selles. La majorité des espèces reviennent en 1 à 2 mois, mais certaines espèces sensibles peuvent rester absentes 6 mois à plusieurs années [3]. Chez l'enfant de moins de 3 ans, les cures répétées retardent durablement la maturation du microbiote et sont associées à un risque accru d'asthme, d'obésité et de maladies inflammatoires intestinales à l'âge adulte [4].
Au-delà de la perte de diversité, trois conséquences sont moins visibles mais bien documentées :
① L'expansion du résistome. Les gènes de résistance aux antibiotiques sont partout dans le microbiote, y compris en l'absence de prise. Une cure enrichit durablement ce stock de gènes : ils persistent dans certaines espèces bactériennes et peuvent se transmettre à d'autres par transfert horizontal. Cela a des implications individuelles (résistance lors d'une infection ultérieure) et collectives (réservoir de résistance).
② Le bloom de Clostridioides difficile. Quand la flore commensale est réduite, C. difficile, normalement minoritaire, peut proliférer et produire ses toxines. C'est la cause classique de colite post-antibiotique, particulièrement après clindamycine, céphalosporines ou fluoroquinolones.
③ La perte de producteurs de butyrate. Faecalibacterium prausnitzii et Roseburia spp., les champions de la production de butyrate, sont particulièrement sensibles. Le butyrate est le carburant principal des cellules coliques, renforce la barrière intestinale et exerce un effet anti-inflammatoire systémique. Sa baisse a des effets qui dépassent largement l'intestin.
IPP : bien plus que l'estomac
Niveau de preuve : solideLes inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) sont parmi les médicaments les plus prescrits au monde, souvent bien au-delà de leur indication initiale. Oméprazole, ésoméprazole, pantoprazole, lansoprazole : en bloquant la production d'acide gastrique, ils suppriment une barrière essentielle contre l'arrivée de bactéries orales et alimentaires dans l'intestin.
L'étude d'Imhann et al. (Gut, 2016), sur trois cohortes indépendantes totalisant plus de 1 800 personnes, a montré que l'usage d'IPP est associé à des modifications significatives du microbiote intestinal [5] : augmentation des Streptococcus, Enterococcus, Staphylococcus et de la famille Enterobacteriaceae dans le côlon, des bactéries normalement cantonnées à la bouche ou minoritaires dans l'intestin. Parallèlement, perte de Ruminococcaceae et de Bifidobacterium.
Conséquences cliniques documentées :
① Risque accru d'infections entériques (Clostridioides difficile, Salmonella, Campylobacter), par perte de la barrière acide.
② Pullulation bactérienne de l'intestin grêle (SIBO), avec ballonnements, inconfort postprandial, malabsorption.
③ Carences en micronutriments absorbés à pH acide : vitamine B12, magnésium, fer, calcium.
④ Modification du métabolisme des sels biliaires, avec conséquences sur la digestion des graisses et la signalisation FXR/TGR5.
Metformine : l'exception qui questionne
Niveau de preuve : solideTous les médicaments n'appauvrissent pas le microbiote : la metformine est l'exemple le plus intéressant. Ce traitement de première ligne du diabète de type 2 modifie la flore intestinale, mais dans un sens globalement favorable : augmentation d'Akkermansia muciniphila, bactérie associée à une meilleure santé métabolique et à l'intégrité de la barrière intestinale, augmentation des producteurs de butyrate, baisse de certaines Bacteroidetes.
L'effet est assez marqué pour qu'une partie de l'action anti-diabétique de la metformine soit probablement médiée par le microbiote : des études de transfert fécal de souris traitées par metformine à des souris naïves reproduisent une partie de l'amélioration métabolique, sans la molécule elle-même [6]. Cela ouvre un champ d'idées cliniques : et si l'efficacité d'un traitement dépendait en partie de son interaction avec la flore individuelle ?
Revers de la médaille : les troubles digestifs en début de traitement (diarrhée, nausées, inconfort), qui touchent 20 à 30 % des personnes, pourraient en partie être liés à ce remodelage microbien, le temps que l'écosystème s'équilibre. C'est aussi pour cette raison que la forme à libération prolongée, qui arrive plus lentement au côlon, est souvent mieux tolérée.
Antidépresseurs et antipsychotiques : l'axe intestin-cerveau à double sens
Niveau de preuve : intermédiaireL'axe intestin-cerveau ne fonctionne pas à sens unique. On sait depuis longtemps que le stress et l'humeur modifient la composition du microbiote ; on commence à mesurer l'inverse : les médicaments qui agissent sur le cerveau modifient aussi la flore intestinale, et ces modifications pourraient contribuer à leur effet thérapeutique comme à leurs effets indésirables.
Antidépresseurs ISRS et ISRNa
Fluoxétine, sertraline, paroxétine, escitalopram (et venlafaxine, duloxétine) : ces molécules ont une action antibactérienne directe in vitro sur plusieurs espèces à Gram positif [7]. Chez l'humain, leur usage est associé à une baisse de diversité alpha, une augmentation relative de certaines Turicibacter et Clostridium, et une modification des voies du tryptophane microbien. Cette dernière est particulièrement intéressante : ~95 % de la sérotonine corporelle est produite dans l'intestin, par les cellules entérochromaffines, sous l'influence du microbiote. Une partie de l'effet sur l'humeur d'un ISRS pourrait passer par cette interface.
L'action des ISRS et IRSNa va cependant bien au-delà du seul blocage de la recapture. Ces molécules exercent des effets anti-inflammatoires documentés : réduction du TNF-α, de l'IL-6 et des marqueurs NF-κB, indépendamment de leur action sur les neurotransmetteurs [11]. Elles augmentent par ailleurs l'expression du BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), une protéine clé de la plasticité neuronale dont le déficit est documenté dans la dépression, la fibromyalgie et le Covid long [12]. Cette composante neuro-trophique et anti-inflammatoire explique pourquoi interrompre un antidépresseur au long cours ne revient pas à couper simplement un « apport en sérotonine » : les effets perdus sont multiples et dépendent du contexte clinique individuel.
Le devenir du tryptophane en contexte inflammatoire est, lui aussi, contre-intuitif. Dans des conditions normales, le tryptophane peut être orienté vers la production de sérotonine. Mais en situation d'inflammation active, l'enzyme IDO1 (indoléamine 2,3-dioxygénase 1) est suractivée et détourne le tryptophane vers la voie des kynurénines. L'un des produits terminaux de cette voie, l'acide quinolinique, est un agoniste des récepteurs NMDA à propriétés neurotoxiques à concentrations élevées, produit par les microglies et macrophages activés [13]. Des données récentes suggèrent que cette déviation de la voie du tryptophane est active dans le Covid long et dans certains tableaux de fatigue chronique : apporter du tryptophane sans traiter l'inflammation sous-jacente peut ainsi orienter ce précurseur vers la neurotoxicité plutôt que vers la sérotonine.
Antipsychotiques atypiques
Olanzapine, rispéridone, clozapine modifient fortement la flore : expansion de Lactobacillus et Clostridium, baisse de Bacteroidetes, augmentation de la perméabilité intestinale. Ces effets sont considérés comme une part non négligeable du gain de poids métabolique induit par ces traitements, un effet indésirable majeur qu'on attribuait historiquement à la seule action centrale sur l'appétit.
Les ISRS abaissent modestement le seuil convulsivant et peuvent favoriser les syncopes vasovagales chez les terrains prédisposés (dysautonomie, POTS). Cette nuance, souvent oubliée, est particulièrement pertinente pour les personnes avec Covid long ou fatigue chronique, chez qui la dysautonomie est fréquente. L'évaluation bénéfice-risque doit être individualisée, jamais générique.
AINS, statines, laxatifs : les effets moins connus
Niveau de preuve : intermédiaireAINS (anti-inflammatoires non stéroïdiens)
Ibuprofène, naproxène, diclofénac, aspirine : en plus de leur toxicité gastrique bien connue, les AINS fragilisent la barrière de l'intestin grêle. Ils inhibent la cyclo-oxygénase et découplent la phosphorylation oxydative des entérocytes, ce qui augmente la perméabilité intestinale et l'inflammation locale. Les conséquences microbiennes observées : enrichissement en Enterobacteriaceae pro-inflammatoires (dont des Escherichia coli), baisse de certaines Bifidobacteriaceae. L'effet est dose-dépendant et aggravé par l'usage chronique.
Statines
Atorvastatine, rosuvastatine, simvastatine modifient le microbiote de manière plus modeste que les IPP, mais de façon reproductible : augmentation d'Akkermansia (comme la metformine), baisse de certaines bactéries associées aux profils dysmétaboliques. Une partie de leur effet anti-inflammatoire systémique pourrait passer par cette voie, en plus de la baisse du cholestérol LDL. L'inverse est aussi vrai : certaines variations interindividuelles de réponse aux statines pourraient dépendre du profil microbien.
Laxatifs
Polyéthylène glycol, lactulose, sennosides : les laxatifs modifient le temps de transit, donc le temps de fermentation disponible pour les bactéries du côlon. Un transit accéléré chronique réduit la production de butyrate et peut favoriser la sélection de bactéries opportunistes. C'est une raison supplémentaire pour laquelle la gestion d'une constipation fonctionnelle ne devrait pas reposer uniquement sur les laxatifs osmotiques au long cours.
Inhibiteurs calciques, hormones, opioïdes
Tous ont un signal mesurable sur la flore, de magnitude variable. Les opioïdes, en particulier, ralentissent massivement le transit et modifient la composition bactérienne intestinale : c'est un facteur documenté dans la constipation induite par morphiniques, et plus globalement dans la tolérance progressive aux opioïdes forts.
Le pont avec le Covid long et la fibromyalgie
Niveau de preuve : intermédiaire (domaine en consolidation)Le Covid long n'est pas « dans la tête » : il a une signature intestinale mesurable. L'étude pivot de Yeoh et al. (Gut, 2021) a montré chez 100 personnes hospitalisées pour Covid-19 que la composition du microbiote intestinal à la phase aiguë prédisait la sévérité, et qu'à 6 mois, les personnes avec symptômes persistants gardaient un profil de dysbiose distinct des personnes récupérées : baisse de Faecalibacterium prausnitzii (producteur majeur de butyrate), baisse de certaines bactéries immunomodulatrices, augmentation d'espèces pro-inflammatoires [8].
Dans la fibromyalgie, des profils de dysbiose ont aussi été rapportés, avec une association entre gravité des douleurs et baisse de diversité microbienne [9]. Dans le syndrome de fatigue chronique (EM/SFC), les travaux de Hanson et Lipkin convergent : une part non négligeable des patients présente un profil de dysbiose avec perte de producteurs de butyrate et intrusion de marqueurs microbiens dans la circulation systémique.
La question devient alors : et si les médicaments, surajoutés à cette dysbiose de base, entretenaient la boucle ?
Un scénario fréquent en pratique :
① Covid aigu → baisse de diversité microbienne, perte de F. prausnitzii.
② Antibiothérapie empirique pour surinfection ou « au cas où » → aggravation de la dysbiose.
③ IPP prescrit pour reflux d'effort post-Covid → modification du terrain chimique intestinal.
④ Antidépresseur introduit pour fatigue-brouillard-humeur → nouvelle couche d'effets sur la flore.
⑤ AINS répétés pour céphalées et courbatures → perméabilité intestinale accrue.
À l'arrivée : une flore remodelée par 4 à 5 classes médicamenteuses, une perméabilité intestinale augmentée, une inflammation de bas grade entretenue, et des symptômes qui se chronicisent. Ce n'est pas un enchaînement théorique : c'est un parcours clinique très fréquent.
Comment limiter l'impact sur votre flore
Niveau de preuve : variable selon les leviersAucune stratégie unique ne fait disparaître l'effet d'un médicament sur le microbiote. Mais plusieurs leviers documentés permettent d'amortir l'impact ou de soutenir la récupération :
① Questionner la pertinence continue. Le levier le plus puissant. Pour chaque traitement chronique, la question n'est jamais « est-ce qu'il marche ? » seule, mais « l'indication est-elle toujours active ? » et « la balance bénéfice-risque tient-elle après 6 mois, 2 ans, 5 ans ? ». Particulièrement pertinent pour IPP, antidépresseurs prescrits en aigu et jamais réévalués, AINS au long cours.
② Apport régulier en fibres fermentescibles. Les bactéries productrices de butyrate ont besoin de substrats. Légumes verts, légumineuses, oléagineux, fruits frais, céréales complètes : la diversité alimentaire nourrit la diversité microbienne. Une étude de Sonnenburg a montré qu'une carence chronique en fibres fait disparaître certaines espèces de manière transgénérationnelle [10].
③ Probiotiques ciblés et limités dans le temps. Saccharomyces boulardii et Lactobacillus rhamnosus GG ont la meilleure documentation pour réduire les diarrhées associées aux antibiotiques. La logique est ciblée : pendant et après une cure courte, pas en prise systématique au long cours.
④ Polyphénols. Thé vert, baies, cacao brut, huile d'olive vierge : les polyphénols sont métabolisés par certaines bactéries en métabolites bioactifs (urolithines, équol) qui exercent une activité anti-inflammatoire. Ils favorisent aussi Akkermansia muciniphila.
⑤ Sommeil et rythme circadien. Le microbiote a son propre rythme circadien, calé sur celui de l'hôte. Les nuits courtes et le décalage des horaires de repas désynchronisent ces rythmes et appauvrissent la diversité. Un horaire régulier de coucher et de repas est un levier sous-estimé.
⑥ Activité physique adaptée. L'exercice modéré régulier augmente la diversité microbienne et la production de butyrate. Pour les personnes avec Covid long ou fatigue chronique, c'est un levier à manipuler avec précaution : respecter l'enveloppe énergétique pour éviter les malaises post-effort. Voir l'article dédié au pacing.
Niveau de preuve et limites
- Le screening Maier (Nature 2018) est in vitro : il identifie un signal biologique direct, pas une équivalence stricte avec ce qui se passe chez l'humain. Il faut le combiner aux études de cohorte (Vich Vila 2020, Imhann 2016).
- Les associations entre dysbiose et Covid long sont observationnelles. La direction causale (la dysbiose entretient-elle les symptômes ou en est-elle la conséquence ?) reste à clarifier : probablement les deux, dans une boucle.
- L'effet bénéfique de la metformine via le microbiote est solide chez la souris ; chez l'humain, plusieurs études convergent mais le poids relatif (effet métabolique direct vs effet médié par la flore) reste discuté.
- Les probiotiques sont souche-spécifiques : ce qui est documenté pour Lactobacillus rhamnosus GG ne se transpose pas aux autres lactobacilles. Méfiance des produits « multi-souches » mal caractérisés.
- Aucune mesure du microbiote n'est aujourd'hui validée pour guider une décision médicamenteuse en routine. Les tests commerciaux disponibles sont encore loin d'avoir la fiabilité requise.
Ce qu'il faut retenir
Les médicaments ne se contentent pas d'agir sur leur cible : ils remodèlent silencieusement l'écosystème microbien qui peuple votre intestin. Pour la majorité des traitements ponctuels, ce remodelage est transitoire et sans conséquence. Pour les traitements chroniques cumulés sur des années — IPP, antidépresseurs, AINS, antibiotiques répétés — l'effet s'additionne et peut entretenir une inflammation de bas grade qui dépasse largement la sphère digestive.
Cette compréhension n'est pas une invitation à arrêter ses médicaments. C'est une invitation à réévaluer régulièrement leur pertinence, à intégrer le microbiote comme acteur de la santé, et à soutenir la flore par des leviers nutritionnels documentés quand le traitement ne peut pas être arrêté. Le médicament agit là où vous le mettez — et ailleurs aussi. Savoir où, c'est déjà mieux soigner.
Questions fréquentes
Combien de temps faut-il à la flore intestinale pour récupérer après une cure d'antibiotiques ?
La majorité des bactéries reviennent en 1 à 2 mois, mais certaines espèces sensibles (notamment Faecalibacterium prausnitzii et certains Roseburia) peuvent rester absentes 6 mois à plusieurs années, voire ne jamais revenir si la cure est répétée. La perte de diversité globale est le marqueur qui met le plus de temps à se restaurer.
Les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) sont-ils dangereux pour le microbiote ?
Les IPP modifient significativement la composition du microbiote en faisant remonter au côlon des bactéries orales (Streptococcus, Enterococcus) et en favorisant la prolifération de Clostridioides difficile. Cela ne signifie pas qu'il faut les arrêter sans avis médical, mais leur usage prolongé sans réévaluation d'indication mérite d'être questionné, particulièrement au-delà de 8 semaines.
La metformine modifie-t-elle vraiment le microbiote ?
Oui, et c'est probablement l'un des mécanismes de son efficacité. La metformine augmente Akkermansia muciniphila et les bactéries productrices de butyrate, ce qui contribue à son effet bénéfique sur la sensibilité à l'insuline. C'est l'un des rares cas où le remodelage de la flore par un médicament va dans un sens favorable.
Faut-il prendre des probiotiques pendant une cure d'antibiotiques ?
Les preuves sont nuancées. Saccharomyces boulardii et Lactobacillus rhamnosus GG ont la meilleure documentation pour réduire les diarrhées associées aux antibiotiques. En revanche, certaines études suggèrent qu'une prise systématique de probiotiques multi-souches pourrait paradoxalement retarder la recolonisation par la flore native. Une décision au cas par cas avec un professionnel de santé.
Pourquoi parle-t-on autant de microbiote dans le Covid long ?
Plusieurs études (Yeoh 2021, Liu 2022) ont montré que les profils de dysbiose intestinale persistante sont associés à la sévérité et à la durée des ressentis post-Covid, notamment via la perte de bactéries productrices de butyrate. La dysbiose semble être à la fois conséquence et facteur d'entretien des ressentis : fatigue, brouillard mental, inconfort digestif, inflammation de bas grade.
Le tryptophane peut-il remplacer un antidépresseur pour augmenter la sérotonine ?
Les mécanismes sont très différents. Un antidépresseur de type ISRS ou IRSNa bloque la recapture de sérotonine, mais exerce aussi des effets anti-inflammatoires documentés (réduction du TNF-α, IL-6) et stimule le BDNF, une protéine clé de la plasticité neuronale. Le tryptophane est un précurseur de la sérotonine, mais en contexte inflammatoire (Covid long, fibromyalgie), l'enzyme IDO1 détourne la majorité du tryptophane vers la voie des kynurénines. L'un des produits terminaux de cette voie, l'acide quinolinique, est neurotoxique à concentrations élevées. Toute modification d'un traitement antidépresseur doit être discutée avec un professionnel de santé.
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- Maier L, Pruteanu M, Kuhn M, et al. Extensive impact of non-antibiotic drugs on human gut bacteria. Nature 2018;555(7698):623-628. PMID : 29555994.
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- Stark CM, Susi A, Emerick J, Nylund CM. Antibiotic and acid-suppression medications during early childhood are associated with obesity. Gut 2019;68(1):62-69.
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