La faim déréglée : pourquoi l'appétit disparaît ou s'emballe
Perdre l'envie de manger, être rassasié dès les premières bouchées ou ressentir une faim qui ne s'arrête plus ne décrit pas le même phénomène. Dans le Covid long et la dysautonomie, l'inflammation, les troubles digestifs et le sommeil peuvent contribuer à ces changements d'appétit, mais par des mécanismes distincts et avec des niveaux de preuve différents.
Vous vivez avec un Covid long ou une dysautonomie (POTS) et votre appétit a radicalement changé, dans un sens ou dans l'autre, depuis le début de vos symptômes.
Inflammation, système nerveux autonome, sommeil et médicaments peuvent chacun dérégler l'appétit, dans un sens ou dans l'autre, par des voies distinctes plutôt qu'un simple manque de volonté ou un interrupteur commun.
Une partie des données sur l'hyperphagie liée au sommeil montre un effet comportemental solide mais une signature hormonale (ghréline/leptine) incohérente d'une étude à l'autre : la mécanistique précise reste débattue.
Glossaire rapide
- Comportement de maladie (sickness behavior) : ensemble de réponses (perte d'appétit, fatigue, repli) déclenchées par les cytokines inflammatoires pour favoriser la récupération lors d'une infection.
- Ghréline / leptine : la ghréline, sécrétée par l'estomac, stimule la sensation de faim. La leptine, elle, n'est pas une hormone digestive mais une adipokine sécrétée par le tissu adipeux, qui reflète les réserves énergétiques à moyen et long terme et module la satiété.
- Dysautonomie / POTS : dérèglement du système nerveux autonome, qui régule notamment la fréquence cardiaque et la motilité digestive.
Pourquoi l'appétit s'éteint dans le Covid long
🟠 Hypothèse étayée — mécanisme général extrapolé au Covid longLa perte d'appétit est l'une des plaintes les plus fréquentes rapportées après un Covid, aux côtés de la dysgueusie, des nausées et d'une satiété précoce.
Une méta-analyse portant sur 50 études retrouve une fréquence de perte d'appétit de 20 % chez les personnes avec un Covid long, avec une hétérogénéité considérable entre études (I² = 98 %)[10]. Une cohorte de 222 personnes suivies en diététique de ville après un Covid retrouve, parmi les plaintes nutritionnelles les plus fréquentes, l'absence d'appétit, la sensation de plénitude précoce et les modifications du goût[11]. Ces observations ne présument d'aucun mécanisme unique : fatigue limitant la préparation des repas, dysgueusie/dysosmie rendant les aliments moins appétents, nausées, et inflammation de bas grade peuvent toutes y contribuer, séparément ou ensemble.
Un modèle plausible pour la composante inflammatoire est le comportement de maladie (sickness behavior) : en cas d'infection aiguë, des réseaux de cytokines comme l'IL-6 ou le TNF-alpha signalent au cerveau, par voie sanguine et par les afférences vagales, qu'une infection est en cours[1]. Le noyau arqué de l'hypothalamus réagit en modifiant l'activité de deux populations de neurones opposées : les neurones POMC/CART, qui coupent la faim, sont activés, tandis que les neurones NPY/AgRP, qui la stimulent, sont freinés. Le résultat n'est pas un simple effet secondaire mais une réorganisation temporaire des priorités de l'organisme, décrite chez l'animal et l'humain en contexte d'infection aiguë ou de cancer : moins d'énergie dépensée à chercher de la nourriture, plus de ressources mobilisées pour la réponse immunitaire. Ce qui reste une hypothèse étayée, et non un fait établi, c'est l'idée que ce même mécanisme se prolonge dans la durée chez les personnes avec un Covid long, où l'inflammation est de bas grade et chronique plutôt qu'aiguë : le modèle a été validé pour l'infection ponctuelle, son extrapolation à une inflammation persistante à bas bruit n'a pas été testée spécifiquement dans cette population.
Dysautonomie et digestion : quand le système nerveux autonome dérègle la faim
🟠 Association documentée — cohorte POTS, motilité hétérogèneDans une cohorte de patients POTS adressés pour exploration de symptômes digestifs, la vidange gastrique est mesurée plus souvent rapide (48 %) que lente (18 %) ou normale (34 %), à l'inverse de l'image d'un estomac uniformément ralenti.
Le système nerveux autonome ne se contente pas de réguler la fréquence cardiaque : il pilote aussi, via l'équilibre entre système sympathique et parasympathique (vagal), la vitesse à laquelle l'estomac se vide et l'intestin transporte son contenu. Une cohorte rétrospective de 163 patients POTS, adressés à la Mayo Clinic pour une scintigraphie en raison de symptômes digestifs, a mesuré la vidange gastrique : 34 % avaient une vidange normale, 18 % une vidange lente (gastroparésie), et 48 % une vidange rapide[2]. Il s'agit d'une population sélectionnée par le motif de consultation (symptômes digestifs suffisamment marqués pour justifier une exploration en centre tertiaire) et non d'un échantillon représentatif de l'ensemble des personnes avec un POTS : la fréquence réelle de ces anomalies en population générale POTS est probablement plus faible. Une vidange lente était plus associée aux vomissements, une vidange rapide au déconditionnement physique. Cette hétérogénéité compte : elle explique pourquoi certaines personnes avec un POTS décrivent une satiété précoce et des nausées après un repas normal (compatible avec une vidange rapide ou une accommodation gastrique réduite, c'est-à-dire une incapacité de l'estomac à se détendre pour accueillir le repas), tandis que d'autres décrivent une lourdeur et un ballonnement prolongés (plus compatibles avec une vidange lente). Dans les deux cas, la réduction de l'appétit ou des apports est le plus souvent réactive à un inconfort digestif réel, plutôt qu'une perte de faim au sens propre.
Un simple ressenti de « je n'ai plus faim » masque des situations très différentes. Noter le délai entre le repas et la satiété, les nausées, les douleurs ou les ballonnements aide à décrire le phénotype digestif dans le temps. Cela ne permet pas à soi seul de diagnostiquer une vidange rapide ou lente : seule une exploration objective (scintigraphie ou test respiratoire) le peut. Ce journal peut en revanche aider le médecin à juger si une telle exploration est pertinente.
Découvrir myBoussole⚠️ Avertissement
Des vomissements répétés, une perte de poids involontaire rapide (plus de 5 % du poids en un mois) ou des signes de déshydratation ne doivent jamais être attribués par défaut à la dysautonomie sans évaluation médicale. Ces signes justifient une consultation rapide pour écarter une autre cause digestive.
Quand la faim s'emballe : ce que change un sommeil insuffisant
🟠 Association documentée — effet comportemental robuste, signature hormonale inconstanteUne méta-analyse de 41 essais randomisés montre qu'une nuit de sommeil raccourcie augmente la faim ressentie et l'apport calorique d'environ 250 kcal/jour, sans modification cohérente de la ghréline ou de la leptine mesurées.
Le récit habituel, sommeil raccourci, ghréline (l'hormone de la faim) qui monte, leptine (l'hormone de satiété) qui baisse, est plus simple que ce que montrent réellement les essais contrôlés. Une synthèse de 41 essais randomisés confirme que la restriction de sommeil augmente la faim ressentie sur une échelle subjective et l'apport calorique de l'ordre de 250 kcal par jour, un effet comportemental net et reproductible[5]. En revanche, cette même synthèse ne retrouve pas de variation cohérente de la ghréline ou de la leptine d'une étude à l'autre : l'effet sur la faim est réel, mais son explication hormonale reste à préciser. Les auteurs notent en revanche des changements d'activité cérébrale dans les régions liées à la récompense et au contrôle cognitif face aux stimuli alimentaires, ce qui oriente vers un mécanisme au moins partiellement central (envie de produits sucrés ou gras) plutôt que purement hormonal périphérique. Ce tableau éclaire un vécu fréquent en Covid long et dysautonomie, où les troubles du sommeil sont très fréquents : la faim qui s'emballe en fin de journée ou la nuit n'est pas nécessairement liée au dérèglement direct de la ghréline, mais peut refléter une privation de sommeil cumulée agissant sur les circuits de récompense.
La fibromyalgie, souvent comorbide du Covid long et de la dysautonomie, est associée à une prévalence élevée de l'obésité : une méta-analyse portant sur plus de 41 études retrouve 35,7 % d'obésité chez les personnes fibromyalgiques, avec une association entre l'excès de poids et la sévérité de la fatigue, de la douleur et des troubles du sommeil[9]. Cette association ne permet pas de conclure sur le sens de la causalité : le sommeil dégradé peut favoriser la prise de poids autant que l'excès de poids peut aggraver la qualité du sommeil. Elle ne démontre pas non plus une augmentation de l'appétit : un poids élevé peut s'installer progressivement sur plusieurs années, sans rapport avec une faim ressentie comme plus importante au quotidien. Un poids élevé et un appétit augmenté sont deux constats différents, à ne pas confondre.
⚠️ Prudence d'interprétation
L'absence de variation cohérente de la ghréline et de la leptine dans la méta-analyse ne veut pas dire que ces hormones ne jouent aucun rôle : les études incluses varient beaucoup dans la durée de restriction de sommeil, l'heure des prélèvements et la population étudiée, ce qui peut diluer un signal réel. Ce qui est établi, c'est l'effet comportemental (plus de faim ressentie, plus d'apports) ; ce qui reste débattu, c'est la part exacte des hormones digestives dans cet effet.
À retenir en pratique
Un horaire de coucher et de lever régulier, y compris le week-end, est le levier le plus simple pour tester si la faim de fin de journée diminue. Ce n'est pas une solution universelle, mais un repère facile à observer sur une semaine.
Médicaments et appétit : un effet loin d'être uniforme
🟠 Association documentée — variable selon la molécule et la duréeContrairement à l'idée reçue, la plupart des antidépresseurs sont associés à une prise de poids à un an, pas à une perte : dans une cohorte de plus de 22 000 patients, seuls le bupropion, l'amitriptyline et la nortriptyline s'en écartaient significativement.
Une étude de dossiers médicaux électroniques portant sur 22 610 patients a suivi le poids sur 12 mois après l'introduction de différents antidépresseurs : par rapport au citalopram (référence), seuls le bupropion, l'amitriptyline et la nortriptyline montraient une prise de poids significativement moindre ; la paroxétine, la duloxétine, la sertraline, la fluoxétine ou l'escitalopram ne s'en distinguaient pas significativement[6]. Ce résultat contredit l'idée d'un « effet de classe » de perte de poids pour les antidépresseurs sérotoninergiques : la tendance de population, à un an, va plutôt vers une prise de poids modeste et générale, à l'exception de quelques molécules. Une étude plus récente et de plus grande ampleur, émulant un essai contrôlé sur 183 118 initiations de traitement et comparant directement huit antidépresseurs de première intention entre eux (sertraline comme référence), confirme cette hétérogénéité : à 6 mois, l'escitalopram, la paroxétine et la duloxétine montrent une prise de poids légèrement supérieure à la sertraline, tandis que le bupropion en montre significativement moins[12]. Un mécanisme bien caractérisé explique une partie de cette variabilité : l'affinité pour le récepteur histaminique H1, qui a un effet orexigène (stimulant l'appétit) et sédatif. Une étude par imagerie cérébrale (PET) chez des volontaires sains montre que la fluvoxamine n'occupe pratiquement pas ce récepteur, alors que la mirtazapine l'occupe à 80-90 %[3], et une méta-régression confirme que l'affinité H1 est le meilleur prédicteur de prise de poids parmi les récepteurs testés[4]. Mais cette absence d'affinité H1 explique seulement l'absence d'un effet stimulant l'appétit chez la fluvoxamine : elle n'explique pas, à elle seule, un effet actif de suppression de la faim, qui passerait plutôt par d'autres voies sérotoninergiques (récepteurs 5-HT2C) ou par des nausées et une gêne digestive, plus marquées en début de traitement. Un effet individuel de perte d'appétit à court terme, réel et documenté cliniquement, n'efface donc pas la tendance de prise de poids observée en population sur le long terme : les deux peuvent coexister selon la molécule, la dose et la durée d'exposition.
| Molécule | Effet observé sur poids/appétit | Mécanisme proposé | Niveau de preuve du mécanisme |
|---|---|---|---|
| Fluvoxamine | Perte d'appétit possible, surtout en début de traitement (vécu individuel) | Absence d'affinité H1 (pas de contre-effet orexigène) ; hypothèses 5-HT2C, nausées[3] | Établi pour l'absence d'effet H1 ; spéculatif pour le mécanisme actif |
| Mirtazapine | Prise de poids fréquente | Forte occupation H1 (80-90 %)[3][4] | Établi (PET, méta-régression) |
| Paroxétine | Prise de poids à un an comparable à la moyenne des ISRS[6] | Non caractérisé précisément (pas expliqué par l'affinité H1 seule) | Donnée insuffisante pour conclure sur le mécanisme |
| Duloxétine | Prise de poids légèrement supérieure à la sertraline à 6 mois (+0,34 kg)[12] ; également documentée sur 48 semaines dans une étude ouverte sans comparateur[8] | Non caractérisé | Établi pour l'effet à 6 mois (essai cible émulé, n = 183 118) ; mécanisme non caractérisé |
| Prégabaline / gabapentine | Prise de poids fréquente (effet de classe)[7] | Ligand α2δ des canaux calciques ; voie précise vers l'appétit non établie | Établi pour l'effet ; spéculatif pour le mécanisme |
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La fluvoxamine est un inhibiteur puissant des cytochromes CYP1A2 et CYP2C19 : elle peut augmenter significativement les concentrations de caféine, théophylline ou clozapine. Une consommation de caféine inchangée pendant un traitement par fluvoxamine peut donc avoir un effet plus marqué qu'avant, y compris sur l'appétit et le sommeil. L'association avec la tizanidine est plus préoccupante : une étude pharmacocinétique contrôlée montre une augmentation moyenne de 33 fois l'exposition à la tizanidine sous fluvoxamine, avec des chutes de tension artérielle sévères (systolique jusqu'à ≤ 80 mmHg) et une sédation marquée ; les auteurs concluent que cette association devrait être évitée[10]. Une vérification du RCP et un avis du prescripteur sont indispensables avant toute coprescription, en particulier en cas de contracture musculaire traitée par tizanidine.
⚠️ Le piège de la restriction progressive
Une restriction alimentaire initialement mise en place pour éviter des nausées, des ballonnements ou une satiété précoce peut, avec le temps, réduire progressivement la quantité et la diversité des apports, sans que la personne s'en rende compte. Une étude en population générale portant sur plus de 4 000 adultes retrouve des symptômes compatibles avec un trouble de restriction/évitement de l'ingestion d'aliments (ARFID) chez 34,6 % des personnes avec un trouble de l'interaction intestin-cerveau, contre 19,4 % en son absence, une fréquence qui augmente avec le nombre de zones digestives touchées[13]. Ce constat ne signifie pas que tout évitement alimentaire est un trouble psychiatrique : il signale qu'une restriction née d'un inconfort digestif réel mérite d'être réévaluée régulièrement, notamment si la diversité alimentaire ou le poids se réduisent durablement.
Fait établi. Le comportement de maladie déclenché par les cytokines inflammatoires est un mécanisme validé qui réduit l'appétit. Sur la cohorte de référence (n = 163), la vidange gastrique dans le POTS est mesurée comme hétérogène (rapide, normale ou lente) plutôt qu'uniformément ralentie. La restriction de sommeil augmente la faim ressentie et l'apport calorique dans des essais randomisés. La fluvoxamine n'occupe pratiquement pas les récepteurs H1, contrairement à la mirtazapine.
Hypothèse étayée. L'extrapolation du comportement de maladie à l'inflammation chronique de bas grade du Covid long est plausible mais non testée spécifiquement dans cette population. Le lien entre troubles du sommeil et hyperphagie dans la fibromyalgie et la dysautonomie est cohérent avec les données générales sur le sommeil, sans étude dédiée à cette population précise.
Spéculation à éviter. L'idée qu'un seul mécanisme (« thermostat cassé ») expliquerait à la fois l'anorexie et l'hyperphagie chez une même personne. Les mécanismes précis de prise de poids sous paroxétine et sous prégabaline, au-delà du constat de l'effet, restent non caractérisés : ne pas les attribuer par extrapolation à l'affinité H1 ou à un autre mécanisme non vérifié pour ces molécules.
Ce qu'il faut retenir
La faim n'est pas un simple signal de volonté : inflammation, motricité digestive, sommeil et médicaments peuvent chacun la dérégler, dans un sens ou dans l'autre, par des mécanismes distincts et avec des niveaux de preuve inégaux. Une même personne peut traverser une phase d'anorexie liée à l'inflammation puis une phase d'hyperphagie liée au sommeil, sans que cela signale une contradiction ni un mécanisme unique commun aux deux.
Une perte de poids rapide et involontaire, des vomissements répétés ou des signes de déshydratation ne doivent jamais être attribués par défaut à la dysautonomie ou au Covid long sans avis médical : ces signes nécessitent une évaluation, pas une explication a posteriori. Un changement récent et marqué de l'appétit mérite aussi d'être exploré pour lui-même, sans présumer d'avance qu'il s'explique par le Covid long ou le POTS déjà connus.
Le problème n'est pas le manque de discipline. C'est un système de régulation qui a changé de règles.Noter ses ressentis alimentaires : tenir un journal simple pendant 7 jours (faim, satiété précoce, envies, horaires) pour objectiver dans quel sens l'appétit se dérègle chez vous.
Stabiliser les horaires de sommeil : se coucher et se lever à heure fixe pendant une semaine pour observer si la faim de fin de journée varie.
Consulter en cas de signe d'alerte : une perte de poids de plus de 5 % en un mois ou des vomissements répétés justifient un avis médical rapide, sans attendre.
Questions fréquentes
Pourquoi je n'ai plus faim depuis mon Covid long ?
Les antidépresseurs font-ils maigrir ou grossir ?
Le manque de sommeil peut-il vraiment donner faim ?
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Découvrir myBoussoleSources
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