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Fatigue persistante après fluoroquinolones : que disent vraiment les données ?

Illustration conceptuelle de mitochondries endommagées par un antibiotique fluoroquinolone

L'article en 1 minute

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Après un antibiotique fluoroquinolone (ciprofloxacine, lévofloxacine, ofloxacine), certaines personnes gardent une fatigue, des douleurs diffuses et des atteintes des nerfs. Depuis 2015, l'agence américaine du médicament nomme ce tableau « trouble associé aux fluoroquinolones ».

Quatre mécanismes de toxicité sont décrits en laboratoire. Le plus solide : le blocage d'une enzyme des mitochondries. Les autres : la fixation du magnésium, la dégradation du collagène et la perturbation d'un frein des cellules nerveuses. Les agences américaine, européenne et française ont restreint les indications de cette classe dès 2018 et 2019.

Ces mécanismes agissent probablement ensemble. Cela explique la diversité des tableaux : tendons, nerfs, troubles neuropsychiques. Aucun marqueur unique dans le sang ne les réunit.

Ce trouble est un cadre descriptif des autorités, pas un diagnostic validé par un marqueur. Les études établissent la toxicité de la classe, pas un test qui confirme le syndrome chez une personne.

À retenir : notez la chronologie des symptômes après la prise. Déclarez l'événement en pharmacovigilance (la surveillance des médicaments) et mentionnez cet antécédent à tout futur prescripteur.

Introduction Chez une minorité de patients, des effets indésirables graves peuvent persister après un traitement par fluoroquinolone (ciprofloxacine, lévofloxacine, ofloxacine). Ce tableau a un nom réglementaire : FQAD (Fluoroquinolone-Associated Disability), utilisé par la FDA dès 2015 pour une catégorie de pharmacovigilance ; il ne correspond pas à un diagnostic validé par un biomarqueur. Ce que la littérature établit réellement, et ce qu'elle ne prouve pas encore.

Glossaire bilingue
  • Fluoroquinolone (fluoroquinolone) : famille d'antibiotiques de synthèse dérivés de l'acide nalidixique, agissant par inhibition de la topoisomérase II bactérienne (ADN gyrase)
  • FQAD (Fluoroquinolone-Associated Disability) : catégorie de pharmacovigilance regroupant des effets indésirables persistants après exposition aux fluoroquinolones, utilisée par la FDA dès 2015 ; l'EMA a conclu en 2018 sur le caractère invalidant, prolongé et potentiellement permanent de ces effets
  • Mitochondrie (mitochondrion) : organite intracellulaire produisant l'essentiel de l'ATP (énergie) par la chaîne respiratoire
  • Stress oxydatif (oxidative stress) : déséquilibre entre production d'espèces réactives de l'oxygène (ROS) et capacité antioxydante de la cellule
  • MMP (Matrix Metalloproteinase) : enzymes dégradant le collagène et la matrice extracellulaire des tendons, cartilages et vaisseaux
  • GABA-A (gamma-aminobutyric acid type A receptor) : principal récepteur inhibiteur du système nerveux central
  • EM/SFC (Myalgic Encephalomyelitis / Chronic Fatigue Syndrome) : maladie neuro-immune caractérisée par une fatigue profonde et un malaise post-effort

Qu'est-ce que le FQAD ?

🟢 FDA (2015, terme FQAD ; 2016, renforcement de la mise en garde), EMA (2018), ANSM (2019)

Le FQAD, Fluoroquinolone-Associated Disability, est un cadre descriptif de pharmacovigilance, utilisé par la FDA dès 2015 dans une revue des signalements FAERS, regroupant des effets indésirables graves et persistants survenant après un traitement par fluoroquinolones, même court (3 à 7 jours) et même à dose standard. Ce terme désigne une réalité documentée dans des séries de cas et des données de pharmacovigilance : il ne constitue pas un diagnostic clinique validé par des biomarqueurs[1].

Un repère utile ne ferme pas le débat : il rend visible ce qui mérite d’être suivi dans le temps.

Le tableau clinique associe typiquement :

① Une fatigue profonde et disproportionnée : non expliquée par l'infection initiale ni par une autre cause identifiable. Elle peut apparaître pendant le traitement ou dans les semaines suivant l'arrêt[2] PMID 29147464.

② Des douleurs musculo-tendineuses diffuses : tendinopathies (y compris ruptures du tendon d'Achille), myalgies, arthralgies. Le risque tendineux est documenté depuis les années 1990 et a conduit à des restrictions de prescription dans plusieurs pays[3] PMID 12766835.

③ Une neuropathie périphérique : fourmillements, brûlures, engourdissements des extrémités. La FDA a renforcé sa mise en garde sur ce risque, potentiellement permanent, en 2013 (notice destinée aux patients) ; le Boxed Warning, déjà existant pour les tendinopathies, a été élargi en 2016 à l'ensemble de ces effets graves et potentiellement irréversibles[1].

④ Des troubles neuropsychiatriques : insomnie, anxiété, brouillard mental, difficultés de concentration, parfois dépression. Ces symptômes peuvent persister des mois après l'arrêt du traitement[4] PMID 26438672.

Ce qui rend le FQAD difficile à diagnostiquer

Les symptômes apparaissent souvent après la guérison de l'infection initiale : parfois plusieurs semaines plus tard. Le lien avec l'antibiotique n'est pas évident, ni pour le patient, ni pour le médecin. Le tableau ressemble à celui d'une fibromyalgie, d'un EM/SFC ou d'un Covid long débutant, ce qui mène fréquemment à des années d'errance diagnostique.

En Europe, l'EMA a déclenché en 2018 une réévaluation du rapport bénéfice/risque qui a abouti à des restrictions majeures : les fluoroquinolones ne doivent plus être prescrites en première intention pour les infections non compliquées (sinusite, bronchite, cystite non compliquée, prévention de la diarrhée du voyageur)[5]. L'ANSM a relayé cette décision en France en 2019[6].

Chronologie du FQAD TRAITEMENT 3-14 jours Infection guérie APPARITION J0 à 6 semaines Fatigue, douleurs, fourmillements PERSISTANCE (FQAD) Mois → années Fatigue chronique, neuropathie, troubles cognitifs, tendinopathie L'infection est guérie : les symptômes persistent

Pourquoi les fluoroquinolones provoquent-elles ces symptômes ?

🟠 Mécanismes documentés : données précliniques et séries de cas

Les fluoroquinolones ne ciblent pas uniquement les bactéries. Leur mécanisme d'action, l'inhibition de la topoisomérase, affecte également des structures cellulaires humaines, en particulier les mitochondries. Quatre mécanismes de toxicité sont documentés dans la littérature, et ils agissent probablement en synergie[2].

Une preuve solide ne promet pas tout : elle aide surtout à éviter les mauvaises pistes.

① Toxicité mitochondriale directe

🟡 Données précliniques : plausibilité mécanistique, causalité clinique non démontrée

Les mitochondries possèdent leur propre ADN circulaire (ADNmt), répliqué par une topoisomérase de type II structurellement proche de la cible bactérienne. Dans des modèles cellulaires, à certaines concentrations, la ciprofloxacine interfère avec cette topoisomérase mitochondriale et provoque des cassures de l'ADNmt[7] PMID 8913349. Ces données établissent une plausibilité biologique, mais ne démontrent pas que ce mécanisme survient à la même intensité aux expositions thérapeutiques humaines, ni qu'il explique à lui seul les symptômes persistants.

La revue narrative de Michalak et al. (2017), publication de référence sur le sujet, rassemble ces données de toxicité mitochondriale et propose le dysfonctionnement mitochondrial comme mécanisme unificateur plausible du FQAD[2]. Il s'agit d'une synthèse d'hypothèses et de données précliniques, pas d'une revue systématique au sens méthodologique.

Encadré pharmacien

Le MitoQ (mitoquinone), un antioxydant ciblant spécifiquement les mitochondries, a montré in vitro une capacité à atténuer le stress oxydatif induit par les fluoroquinolones[8] PMID 19235604. Ce résultat préclinique est cohérent avec le mécanisme mitochondrial, mais aucun essai clinique contrôlé n'a évalué le MitoQ dans le FQAD. Il s'agit d'une piste de recherche, pas d'une recommandation.

4 mécanismes de toxicité des fluoroquinolones FLUOROQUINOLONE dans la cellule humaine ① MITOCHONDRIES Cassures ADNmt → déficit ATP → fatigue ② MAGNÉSIUM Chélation Mg²⁺ → hypothèse, crampes ③ COLLAGÈNE (MMP) Activation MMP-2 (rat) → tendons, cartilage ④ GABA-A (SNC) Antagonisme GABA-A → insomnie, anxiété

② Chélation du magnésium

🟡 Plausibilité mécanistique : données directes limitées

Les fluoroquinolones forment des complexes stables avec les cations divalents : magnésium (Mg²⁺), fer (Fe²⁺), zinc (Zn²⁺). Cette chélation peut réduire l'absorption du magnésium, un cofacteur de plus de 300 réactions enzymatiques dont la production d'ATP. Une hypothèse propose qu'une déplétion magnésique contribue à la fatigue et à l'excitabilité neuromusculaire (crampes, fasciculations), mais une déplétion intracellulaire systémique persistante, à l'origine d'arythmies, n'est pas démontrée par les données disponibles[2][9] PMID 10553703.

③ Activation des métalloprotéases matricielles (MMP)

🟡 In vitro (modèle animal) : pas encore confirmé chez l'humain

Les fluoroquinolones peuvent augmenter l'expression de certaines métalloprotéases (MMP) dans les tissus riches en collagène : tendons, cartilage, parois vasculaires. Tsai et al. (2011) ont montré, sur un modèle de cellules et d'explants de tendon d'Achille de rat, une augmentation de MMP-2 associée à une dégradation du collagène de type I sous ciprofloxacine ; dans cette même étude, MMP-9 n'était pas modifiée[10] PMID 20602464. Ces résultats précliniques sont cohérents avec une contribution des métalloprotéases à la toxicité tendineuse, mais ne démontrent pas à eux seuls le mécanisme chez l'humain.

④ Perturbation du récepteur GABA-A

🟡 In vitro : implication directe dans la fatigue chronique FQAD reste hypothétique

Les fluoroquinolones déplacent le GABA de son récepteur GABA-A au niveau du système nerveux central, réduisant la neurotransmission inhibitrice. Ce mécanisme, documenté par Halliwell et al. (1993), explique l'insomnie, l'anxiété, les convulsions (rares mais décrites) et le brouillard mental rapportés par les patients FQAD[11] PMID 8390432. L'effet est dose-dépendant et potentialisé par les AINS (anti-inflammatoires non stéroïdiens).

⚠️ AINS + fluoroquinolones : association à signaler

La co-administration d'AINS (ibuprofène, kétoprofène, etc.) et de fluoroquinolones potentialise le déplacement du GABA-A et augmente le risque de convulsions et de neurotoxicité. Cette interaction est mentionnée dans les RCP (résumés des caractéristiques du produit) de toutes les fluoroquinolones systémiques[11].

Documenter pour comprendre

Si vous suspectez un FQAD, un journal quotidien de vos ressentis (fatigue, douleur, sommeil, brouillard mental) permet d'objectiver l'évolution et de constituer un dossier chronologique pour votre médecin.

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Quelles fluoroquinolones sont concernées ?

🟢 Données de pharmacovigilance : FDA, EMA, ANSM

Toutes les fluoroquinolones systémiques sont potentiellement impliquées dans le FQAD, mais trois molécules concentrent la majorité des signalements en France et dans le monde, en raison de leur volume de prescription.

La bonne question n’est pas si tout est normal, mais ce que les données ne montrent pas encore.
DCI Spécialité FR Indications fréquentes Notifications françaises 2017-2023*
Ciprofloxacine Ciflox® Infections urinaires compliquées, prostatites, ostéomyélites 22 cas de neuropathie périphérique (21 %)
Lévofloxacine Tavanic® Pneumonies communautaires, sinusites compliquées 36 cas de neuropathie périphérique (35 %)
Ofloxacine Oflocet® Infections urinaires, ORL, génitales 33 cas de neuropathie périphérique (32 %)
Moxifloxacine Izilox® Pneumonies, sinusites résistantes 8 cas de neuropathie périphérique (8 %) + risque cardiaque (QT)
Norfloxacine Noroxine® Cystites (retirée dans plusieurs pays) 5 cas de neuropathie périphérique (4 %)

*Notifications de pharmacovigilance françaises (CRPV, données BNPV 2017-2023, 101 cas de neuropathie périphérique au total). Ce sont des nombres bruts de signalements spontanés, pas des taux d'incidence : les auteurs du rapport précisent qu'un taux de notification comparatif entre molécules n'a pas pu être calculé, faute de données d'exposition disponibles.

En France, un rapport d'expertise de pharmacovigilance de l'ANSM (CRPV Paris Pitié-Salpêtrière/Saint-Antoine et CRPV Marseille, données BNPV 2017-2023) a recensé 611 cas d'atteintes musculo-tendineuses, dont 119 ruptures tendineuses, et 101 cas de neuropathie périphérique associés aux fluoroquinolones, la lévofloxacine étant la plus représentée (36 cas), devant l'ofloxacine (33 cas) et la ciprofloxacine (22 cas)[12]. Les auteurs précisent qu'un taux de notification comparatif aux autres antibiotiques n'a pas pu être calculé, faute de données d'exposition disponibles.

Golomb et al. (2015) ont publié une série de 4 cas détaillés documentant des symptômes multisystémiques persistants après l'arrêt, incluant fatigue invalidante, neuropathie et troubles cognitifs[4]. Une série de cas de cette taille documente la réalité clinique du phénomène mais ne permet pas d'en estimer la durée médiane ni la fréquence.

Notifications ANSM de neuropathie périphérique par molécule (2017-2023) NOTIFICATIONS DE NEUROPATHIE PÉRIPHÉRIQUE PAR MOLÉCULE (ANSM, 2017-2023) Lévofloxacine 36 cas (35 %) Ofloxacine 33 cas (32 %) Ciprofloxacine 22 cas (21 %) Moxifloxacine 8 cas (8 %) Norfloxacine 5 cas (4 %) Nombres bruts de notifications spontanées (101 cas) ; ne mesure pas l'incidence ni le risque comparatif entre molécules
Les formes locales sont-elles concernées ?

Les collyres ophtalmiques (ofloxacine, ciprofloxacine) et les gouttes auriculaires ont un passage systémique très faible. Le risque de FQAD est théoriquement négligeable avec ces formes, bien que des cas isolés aient été rapportés. Les formes orales et intraveineuses concentrent la quasi-totalité des signalements.

Je me reconnais : que faire concrètement ?

🟢 Recommandations de pharmacovigilance et de bon usage : ANSM, EMA

Si vous suspectez un lien entre une prise de fluoroquinolone et des symptômes persistants, trois actions prioritaires s'imposent : dans cet ordre.

Un chiffre ne raconte pas toute l’histoire : il prend du sens seulement avec le contexte.
Les 3 actions prioritaires

① Consulter votre médecin : Établir la chronologie précise : date de début du traitement antibiotique, date d'apparition de chaque symptôme, évolution depuis l'arrêt. Le lien chronologique est l'argument le plus fort en l'absence de biomarqueur spécifique du FQAD.

② Déclarer en pharmacovigilance : Vous pouvez déclarer vous-même un effet indésirable sur le portail de l'ANSM : signalement.social-sante.gouv.fr. Votre médecin ou votre pharmacien peut aussi le faire. Cette déclaration nourrit le signal de pharmacovigilance national[6].

③ Éviter toute reprise de fluoroquinolone : Informez tout nouveau prescripteur (médecin, dentiste, urologue) de votre antécédent de réaction aux fluoroquinolones. Demandez une mention explicite dans votre dossier médical. Des alternatives antibiotiques existent pour la plupart des indications[5].

L'Association des victimes des fluoroquinolones en France regroupe des patients et constitue une ressource d'information et de soutien[13].

3 actions prioritaires FQAD 1 Médecin Chronologie précise des symptômes Bilan d'exclusion 2 Pharmacovigilance Déclaration ANSM signalement.social-sante.gouv.fr Patient, médecin ou pharmacien 3 Éviction Plus jamais de FQ sans avis explicite Mention au dossier médical

Le lien avec les maladies chroniques de l'énergie

🟠 Analogie mécanistique : convergence observationnelle, causalité non établie

Des chevauchements symptomatiques existent entre les effets indésirables persistants rapportés après fluoroquinolones et certaines maladies chroniques comme l'EM/SFC (encéphalomyélite myalgique) ou le Covid long : fatigue, troubles cognitifs, symptômes neuropathiques ou autonomiques peuvent se recouper. Des voies biologiques comme le stress oxydatif et le métabolisme énergétique sont étudiées dans plusieurs de ces contextes, mais aucune étude ne démontre qu'ils partagent un mécanisme physiopathologique unique : l'analogie doit rester descriptive et hypothétique. Elle ne signifie pas que les fluoroquinolones provoquent ces pathologies.

La fatigue profonde commence souvent là où l’énergie disponible ne suit plus la demande réelle.

Certains tableaux persistants rapportés après fluoroquinolones associent fatigue, troubles cognitifs, symptômes neuropathiques ou autonomiques. Ils peuvent donc présenter un chevauchement symptomatique avec l'EM/SFC, dont le malaise post-effort (PEM) est une caractéristique centrale[14] PMID 25695122. La fréquence d'un véritable PEM ou d'une intolérance orthostatique dans les syndromes post-fluoroquinolones n'est toutefois pas bien établie. Il s'agit d'une analogie phénotypique possible, pas d'une identité nosologique.

Deux pistes mécanistiques sont évoquées, avec des niveaux de preuve hétérogènes :

① Le métabolisme énergétique et la fonction mitochondriale : des anomalies ont été rapportées dans plusieurs de ces affections, avec des résultats et des mécanismes hétérogènes. Dans le FQAD, l'hypothèse repose sur une interférence préclinique avec la topoisomérase mitochondriale (voir section 2). Dans l'EM/SFC, des anomalies métaboliques distinctes sont décrites dans la littérature[15] PMID 29666214. Cette référence, publiée en 2018, documente l'EM/SFC ; elle ne peut pas, par construction, documenter le Covid long, apparu en 2020.

② La neuropathie des petites fibres a été rapportée dans des sous-groupes de patients FQAD, Covid long et EM/SFC, dans une littérature qui reste générale sur le sujet[16] PMID 31498378. Cette référence est une revue générale de la neuropathie des petites fibres ; elle n'établit pas à elle seule la prévalence de cette atteinte dans chacune de ces trois affections ni un mécanisme commun.

Analogie ≠ causalité

Le chevauchement symptomatique entre FQAD, EM/SFC et Covid long est réel, mais aucune étude ne démontre qu'ils partagent un mécanisme physiopathologique commun. L'analogie de mécanisme ne suffit pas à établir une relation causale. Aucune étude prospective contrôlée n'a démontré que les fluoroquinolones induisent un EM/SFC. Une hypothèse, non démontrée, est qu'une susceptibilité biologique préexistante puisse moduler le risque d'effets persistants ; les déterminants de cette susceptibilité restent inconnus.

Résumé épistémique : ce que l'on sait et ce que l'on ne sait pas

Établi (niveau réglementaire) : les fluoroquinolones provoquent des effets indésirables graves et parfois persistants : tendinopathies, neuropathies, troubles neuropsychiatriques. Ce constat a conduit la FDA (renforcement du Boxed Warning en 2016), l'EMA (2018) et l'ANSM (2019) à restreindre leurs indications. Le terme FQAD est réglementaire, pas un diagnostic clinique validé.

Documenté : niveau préclinique : plusieurs mécanismes de toxicité cellulaire sont identifiés en données précliniques, avec des niveaux de preuve hétérogènes : interférence avec la topoisomérase mitochondriale (Lawrence 1996, in vitro), chélation des cations dont le magnésium (plausibilité mécanistique, données humaines directes limitées), activation de MMP-2 sur un modèle animal (Tsai 2011, rat), antagonisme GABA-A (in vitro, Halliwell 1993). Une série de cas (Golomb 2015, 4 patients) documente la réalité clinique de symptômes multisystémiques persistants, sans permettre d'en estimer la durée médiane ni la fréquence.

Hypothèse : non démontré : le lien causal entre FQAD et EM/SFC est une analogie mécanistique convergente, pas une causalité établie. Aucun essai contrôlé randomisé n'a évalué un traitement du FQAD. Aucun biomarqueur diagnostique validé n'existe.

Inconnu : pourquoi certains patients développent un FQAD sévère et d'autres non. Les facteurs génétiques de susceptibilité mitochondriale (variants mtDNA, polymorphismes des transporteurs) sont suspects mais non confirmés chez l'humain.

Ce qu'il faut retenir

Les fluoroquinolones peuvent être indispensables, mais leurs effets indésirables persistants sont documentés et doivent être pris au sérieux. Le trouble associé aux fluoroquinolones (FQAD, de l'anglais fluoroquinolone-associated disability) est un cadre descriptif utile ; il ne constitue pas un diagnostic validé par des biomarqueurs.

Si une fatigue persistante, des douleurs diffuses ou des troubles neurologiques apparaissent après une fluoroquinolone, évoquer ce cadre avec votre médecin reste légitime : à condition de ne pas extrapoler à des causalités non démontrées. Trois réflexes : documenter la chronologie, déclarer en pharmacovigilance, et mentionner l'antécédent à tout futur prescripteur.

Cet article est informatif. Il ne remplace pas un avis médical individualisé.
À retenir en pratique

Si vous suspectez un lien avec une fluoroquinolone, préparez une chronologie datée : molécule, dose, durée, date d'apparition des symptômes, évolution depuis l'arrêt et examens déjà réalisés. Ce document aide le médecin à discuter le lien temporel, les diagnostics différentiels et la nécessité d'une déclaration de pharmacovigilance.

Évitez de transformer cette suspicion en certitude isolée : signalez l'antécédent aux futurs prescripteurs, mais gardez une évaluation médicale pour toute fatigue persistante, douleur diffuse, neuropathie ou trouble cognitif prolongé.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le FQAD ?
Le FQAD (Fluoroquinolone-Associated Disability) désigne, en pharmacovigilance, un ensemble d'effets indésirables persistants, parfois pendant des mois ou des années, après un traitement par fluoroquinolones. Il associe fatigue chronique, douleurs musculo-tendineuses, neuropathie périphérique et troubles cognitifs. La FDA a utilisé ce terme dès 2015 ; l'EMA a conclu en 2018 sur le caractère invalidant et potentiellement permanent de ces effets. Ce n'est pas un diagnostic validé par un biomarqueur.
Quelles fluoroquinolones sont les plus à risque ?
La ciprofloxacine (Ciflox), la lévofloxacine (Tavanic) et l'ofloxacine (Oflocet) sont les trois molécules les plus impliquées dans les signalements FQAD. La moxifloxacine (Izilox) présente un risque cardiaque supplémentaire. Les formes ophtalmiques ou auriculaires à faible passage systémique sont moins concernées.
Combien de temps durent les symptômes du FQAD ?
La durée est très variable. Certains patients récupèrent en quelques semaines, d'autres gardent des symptômes pendant des mois voire des années. Les autorités reconnaissent que certains effets peuvent persister durablement, voire être potentiellement irréversibles, mais les données disponibles ne permettent pas d'établir une durée médiane robuste ni une proportion fiable de patients symptomatiques au-delà de 2 ans.
Le FQAD peut-il ressembler à un EM/SFC ?
Oui. Le FQAD partage plusieurs caractéristiques avec l'EM/SFC : fatigue disproportionnée, malaise post-effort, troubles cognitifs, intolérance orthostatique. L'hypothèse d'un dysfonctionnement mitochondrial commun est discutée dans la littérature. La différence principale : le FQAD a un déclencheur identifiable (la prise de fluoroquinolone).
Que faire si je suspecte un FQAD ?
Trois actions prioritaires : (1) consulter votre médecin pour évaluer le lien chronologique, (2) effectuer une déclaration de pharmacovigilance sur signalement.social-sante.gouv.fr, (3) éviter toute reprise de fluoroquinolone sans avis médical explicite et faire mentionner l'antécédent dans votre dossier.

Documenter la chronologie des symptômes aide à préparer la consultation et la pharmacovigilance. Suivez vos ressentis au quotidien pour objectiver l'évolution.

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Sources

  1. FDA Drug Safety Communication : Fluoroquinolone Safety Labeling Updates. FDA, 2016.
  2. Michalak K, Sobolewska-Włodarczyk A, Włodarczyk M, et al. : Treatment of the Fluoroquinolone-Associated Disability: The Pathobiochemical Implications. Oxid Med Cell Longev. 2017;2017:8023935. PMID: 29147464.
  3. Khaliq Y, Zhanel GG. : Fluoroquinolone-associated tendinopathy: a critical review of the literature. Clin Infect Dis. 2003;36(11):1404-10. PMID: 12766835.
  4. Golomb BA, Koslik HJ, Redd AJ. : Fluoroquinolone-induced serious, persistent, multisymptom adverse effects. BMJ Case Rep. 2015;2015:bcr2015209821. PMID: 26438672.
  5. EMA : Quinolone- and fluoroquinolone-containing medicinal products. Referral procedure. European Medicines Agency, 2018.
  6. ANSM : Fluoroquinolones par voie systémique : rappel des risques et mesures visant à minimiser les effets indésirables invalidants et potentiellement persistants. ANSM, 2019.
  7. Lawrence JW, Claire DC, Weissig V, Rowe TC. : Delayed cytotoxicity and cleavage of mitochondrial DNA in ciprofloxacin-treated mammalian cells. Mol Pharmacol. 1996;50(5):1178-88. PMID: 8913349.
  8. Lowes DA, Wallace C, Murphy MP, et al. : The mitochondria-targeted antioxidant MitoQ protects against fluoroquinolone-induced oxidative stress and mitochondrial membrane damage in human Achilles tendon cells. Free Radic Res. 2009;43(4):323-8. PMID: 19235604.
  9. Stahlmann R, Lode H. : Toxicity of quinolones. Drugs. 1999;58 Suppl 2:37-42. PMID: 10553703.
  10. Tsai WC, Hsu CC, Chen CP, et al. : Ciprofloxacin up-regulates tendon cells to express matrix metalloproteinase-2 with degradation of type I collagen. J Orthop Res. 2011;29(1):67-73. PMID: 20602464.
  11. Halliwell RF, Davey PG, Lambert JJ. : Antagonism of GABAA receptors by 4-quinolones. J Antimicrob Chemother. 1993;31(4):457-62. PMID: 8390432.
  12. Rapport d'expertise de pharmacovigilance relative aux fluoroquinolones. CRPV Paris Pitié-Salpêtrière/Saint-Antoine et CRPV Marseille, réf. SURV_VIG_DOC027 v06, données BNPV 2017-2023. ANSM, 07/10/2024.
  13. Association des victimes des fluoroquinolones en France. Informations, témoignages et ressources.
  14. IOM (Institute of Medicine). : Beyond Myalgic Encephalomyelitis/Chronic Fatigue Syndrome: Redefining an Illness. National Academies Press. 2015. PMID: 25695122.
  15. Tomas C, Newton J. : Metabolic abnormalities in chronic fatigue syndrome/myalgic encephalomyelitis: a mini-review. Biochem Soc Trans. 2018;46(3):547-553. PMID: 29666214.
  16. Oaklander AL, Nolano M. : Scientific advances in and clinical approaches to small-fiber polyneuropathy. JAMA Neurol. 2019;76(10):1240-1251. PMID: 31498378.