Barrière hémato-encéphalique perméable dans le Covid long : ce que disent les études
L'article en 1 minute
Le brouillard mental du Covid long a longtemps manqué d'explication biologique. Plusieurs équipes testent l'hypothèse d'une barrière hémato-encéphalique (BHE), la frontière qui protège le cerveau du sang, plus perméable qu'à l'état normal.
Cinq études d'imagerie chez l'humain (IRM de perfusion avec injection de contraste pour quatre d'entre elles, IRM sans contraste pour la cinquième) rapportent une perméabilité vasculaire cérébrale augmentée chez une partie des personnes avec Covid long et troubles cognitifs, mais deux de ces cinq études portent sur la même cohorte de 14 personnes. Une sixième étude, en scintigraphie SPECT, ne retrouve aucune différence. Les effectifs vont de 14 à 97 participants, sur quatre cohortes indépendantes.
Un mécanisme cellulaire plausible existe : une protéase du SARS-CoV-2 dégrade une protéine clé des cellules endothéliales cérébrales, observé sur des souris, des hamsters et du tissu autopsique de Covid aigu sévère, pas sur du Covid long.
Aucune étude n'a suivi la même cohorte de la perméabilité mesurée jusqu'à l'amélioration clinique du brouillard mental : le lien causal reste une hypothèse, pas une démonstration. Le S100β sérique, marqueur souvent cité, ne différencie pas le Covid long des témoins dans l'étude qui l'a mesuré.
À retenir : une hypothèse étayée par plusieurs signaux convergents en imagerie humaine, mais non consolidée : un résultat négatif existe, les effectifs sont petits, et aucun biomarqueur sanguin de routine n'est validé.
Glossaire rapide
- Barrière hémato-encéphalique (BHE / BBB) : réseau de cellules qui tapisse les vaisseaux du cerveau et filtre ce qui passe du sang vers le tissu cérébral.
- Claudine-5 : protéine qui verrouille les jonctions entre les cellules de la BHE ; moins de claudine-5 veut dire une barrière plus lâche.
- S100β : protéine présente dans les cellules gliales, parfois utilisée comme marqueur indirect d'une atteinte du tissu cérébral.
- Microglie : cellules immunitaires résidentes du cerveau, qui s'activent en cas d'inflammation ou de signal de danger.
- String vessels : vaisseaux cérébraux vidés de leurs cellules, ne laissant qu'un tube de membrane basale vide, séquelle d'une perte capillaire.
IntroductionChez une partie des personnes qui vivent un brouillard mental persistant après un Covid, l'imagerie cérébrale montre un signal commun : une barrière hémato-encéphalique plus perméable que la normale. Cinq études le retrouvent, une ne le retrouve pas, et un mécanisme cellulaire plausible existe, mais observé ailleurs que dans le Covid long lui-même. Voici ce que ces travaux établissent, et ce qu'ils ne prouvent pas encore.
Ce que la barrière hémato-encéphalique fait normalement
ConsensusLa barrière hémato-encéphalique filtre en permanence ce qui passe du sang vers le cerveau ; sa perméabilité n'est jamais nulle, elle est régulée.
La BHE n'est pas un mur, c'est un filtre actif. Elle est formée par des cellules endothéliales cérébrales serrées les unes contre les autres par des protéines de jonction, dont la claudine-5, et soutenues par les prolongements des astrocytes. Ce montage laisse passer l'oxygène, le glucose et certains médicaments liposolubles, tout en bloquant la plupart des cellules immunitaires, des toxines et des grosses protéines circulantes. Quand cette étanchéité se relâche, des molécules qui n'ont normalement pas accès au tissu cérébral (protéines du sang, médiateurs de l'inflammation, cellules immunitaires) peuvent y pénétrer.
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La perméabilité de la BHE conditionne aussi le passage des médicaments vers le cerveau. Une BHE plus perméable n'est ni un problème à corriger soi-même avec un complément, ni un motif d'ajuster un traitement neuroactif sans avis médical : aucune donnée ne permet aujourd'hui de dire qu'une supplémentation modifie cette perméabilité chez l'humain avec Covid long.
Ce que montrent six études d'imagerie chez l'humain
Hypothèse étayéeCinq études sur six retrouvent une perméabilité vasculaire cérébrale augmentée dans le Covid long avec troubles cognitifs ; une, en SPECT, ne retrouve aucune différence.
Greene et coll. (2024, IRM de perfusion) montrent une rupture de la BHE chez des personnes avec brain fog, associée à une inflammation systémique persistante et, en laboratoire, à une réaction accrue de cellules endothéliales cérébrales exposées au sérum de ces patients. [1]
Deux études de la même équipe portent sur la même cohorte de 14 personnes avec troubles cognitifs post-Covid contre 10 témoins, sans être des réplications indépendantes. La première (Chaganti et coll., 2024) établit un K-trans plus élevé chez les patients, marqueur de perméabilité en IRM, associé à une baisse du glutamate/glutamine. [2]
La seconde (Chaganti et coll., 2025), sur les mêmes participants, teste un autre marqueur : l'index DTI-ALPS, un indicateur du drainage glymphatique, réduit chez les patients. Cette étude retrouve une corrélation inverse entre cet index et le K-trans déjà mesuré en 2024, mais ne reproduit pas de façon indépendante l'élévation du K-trans elle-même. [3]
Rubin et coll. (2025), avec l'échantillon le plus large de ce corpus (97 personnes en Covid long contre 31 témoins rétablis), retrouvent une perméabilité augmentée, associée à une moins bonne fonction motrice mais pas aux autres domaines cognitifs testés. [6] Reas et coll. (2025), chez des 50-90 ans, retrouvent le même signal, plus marqué chez les hommes et modulé par le risque génétique de maladie d'Alzheimer. [5] À l'inverse, Gupta et coll. (2024) ne retrouvent aucune différence de perméabilité en scintigraphie SPECT sur 14 patients et 10 témoins. [4]
Aucune de ces études d'imagerie n'est accessible en pratique courante. Ce qui reste observable au quotidien, ce sont les symptômes associés à ce mécanisme hypothétique : brouillard mental, fatigue cognitive après effort, sensibilité accrue aux stimuli. Un suivi structuré de ces ressentis dans le temps aide à objectiver un profil, sans remplacer l'imagerie ni établir de conclusion médicale.
Découvrir myBoussole⚠️ Avertissement
Aucun de ces résultats d'imagerie ne se traduit en test disponible en pharmacie ou en cabinet de ville. Se méfier de toute offre commerciale promettant de « mesurer » ou de « réparer » la barrière hémato-encéphalique en dehors d'un protocole de recherche hospitalier : ces techniques d'IRM et de SPECT sont réservées à la recherche.
Pourquoi ces études ne se recoupent pas parfaitement
Données hétérogènesCinq techniques d'imagerie différentes, des populations d'âges variés, et deux études qui partagent probablement la même cohorte de 14 personnes : ces études ne sont pas des réplications indépendantes les unes des autres.
Les deux études de Chaganti et coll. (2024 et 2025) portent très vraisemblablement sur le même groupe de 14 patients et 10 témoins, suivis à 3 et 12 mois : ce n'est pas une double confirmation par deux équipes, mais une même cohorte analysée sous deux angles. [2] [3] Gupta et coll., seule étude négative, utilise une technique différente sur un échantillon tout aussi restreint (14 contre 10), ce qui limite la puissance à détecter un effet réel s'il existe. [4]
Reas et coll. travaillent sur une population de 50 à 90 ans, un âge où le risque cardiovasculaire et le risque génétique de maladie d'Alzheimer peuvent eux-mêmes fragiliser la BHE, indépendamment du Covid long. [5] Rubin et coll., avec l'échantillon le plus large et une méthode sans injection de contraste, ne retrouvent un lien qu'avec la fonction motrice, pas avec les autres domaines cognitifs. [6]
⚠️ Prudence d'interprétation
Un total de six études sur un sujet aussi complexe reste un corpus restreint. Avant que Rubin et coll. ne publient en 2025 leur cohorte de 97 personnes, l'essentiel des données reposait sur des groupes de 10 à 14 participants, une taille insuffisante pour exclure un résultat dû au hasard ou à des différences de population non contrôlées.
À retenir en pratique
Le nombre d'études positives ne remplace pas leur indépendance : deux publications issues du même petit groupe de patients comptent comme une seule source de preuve, pas deux.
Un mécanisme établi, mais sur le Covid aigu sévère
Modèle animal / tissu autopsiqueChez la souris, le hamster et sur du tissu autopsique de Covid aigu sévère mortel, une protéase du SARS-CoV-2 détruit une protéine clé des cellules endothéliales cérébrales et provoque leur mort : ce mécanisme est établi, mais pas son transfert au Covid long.
Wenzel et coll. (2021) ont montré que la protéase principale du SARS-CoV-2 (Mpro) clive NEMO, une protéine essentielle à la survie des cellules endothéliales cérébrales. Sans NEMO, ces cellules meurent, laissant derrière elles des « string vessels », des vaisseaux vidés de leur contenu cellulaire. Ce mécanisme a été observé sur des cerveaux de souris et de hamsters infectés, et confirmé sur du tissu autopsique de patients décédés d'un Covid aigu sévère. [7]
Un inhibiteur pharmacologique d'une voie de mort cellulaire régulée (RIPK) a limité ces dégâts vasculaires chez l'animal, ce qui identifie une cible thérapeutique potentielle, sans qu'aucun essai clinique chez l'humain n'existe à ce jour sur cette piste. [7]
Le pont vers la neuroinflammation : claudine-5, S100β et microglie
Hypothèse mécanistiqueDans le modèle intégratif myBoussole, une BHE perméable est reliée à l'histamine en amont et à la neuroinflammation microgliale en aval, deux liens encore qualifiés d'hypothèses, pas de mécanismes validés.
Le modèle intégratif Covid long de myBoussole relie ce nœud à deux autres par des arêtes explicitement qualifiées d'hypothèses. En amont, l'histamine et la tryptase, libérées par les mastocytes, pourraient favoriser la perméabilité endothéliale. En aval, la baisse de claudine-5 et la hausse du S100β sont proposées comme la voie par laquelle des médiateurs inflammatoires atteindraient le tissu cérébral et activeraient la microglie (voir l'article microglie amorcée et neuroinflammation dans le Covid long).
Le statut « Consolidé » attribué au nœud correspondant dans le schéma interactif du modèle intégratif n'est pas réévalué dans cet article, qui documente l'état des publications disponibles.
Une étude a directement testé ces deux protéines : Almulla et Maes (2024) retrouvent des auto-anticorps IgM dirigés contre la claudine-5 et le S100β, présents à des titres plus élevés chez 90 personnes avec Covid long que chez 90 témoins, un signal immunitaire indirect, différent d'un dosage sanguin direct de ces protéines. [8]
Ce qu'on ne sait pas encore
Absence de donnéeAucun biomarqueur sanguin de routine n'est validé, aucun essai interventionnel n'existe, et personne n'a encore suivi la perméabilité de la BHE d'une même personne jusqu'à l'amélioration de son brouillard mental.
Le S100β sérique, souvent cité comme marqueur simple d'atteinte cérébrale, ne différencie pas le Covid long des témoins dans l'étude qui l'a mesuré directement par dosage sanguin (Vrettou et coll., 2024) : dans cette même étude, seule la GFAP, une autre protéine gliale, était significativement élevée. [9] Aucun essai clinique interventionnel visant à restaurer l'étanchéité de la BHE dans le Covid long n'a été identifié. Aucune étude n'a suivi la même cohorte depuis la mesure de perméabilité jusqu'à la résolution ou la persistance des symptômes cognitifs, ce qui interdit de savoir si une BHE qui se referme accompagne une amélioration clinique.
Fait établi. La barrière hémato-encéphalique régule le passage du sang vers le cerveau. Chez la souris, le hamster et sur tissu autopsique de Covid aigu sévère, la protéase Mpro du SARS-CoV-2 clive NEMO dans les cellules endothéliales cérébrales et provoque leur mort.
Hypothèse étayée. Chez l'humain avec Covid long et troubles cognitifs, cinq études d'imagerie sur six retrouvent une perméabilité vasculaire cérébrale augmentée (dont deux sur la même cohorte de 14 personnes) ; une étude ne la retrouve pas. Des auto-anticorps ciblant la claudine-5 et le S100β sont présents à des titres plus élevés dans le Covid long.
Spéculation à éviter. Que cette perméabilité explique, chez une personne donnée, son brouillard mental individuel ; qu'un complément ou un protocole non validé puisse la « réparer » ; que le mécanisme observé sur le Covid aigu sévère s'applique nécessairement de la même façon au Covid long ambulatoire.
Ce qu'il faut retenir
Une barrière hémato-encéphalique plus perméable est une hypothèse étayée, pas un fait établi, pour expliquer une partie du brouillard mental du Covid long. Cinq études d'imagerie sur six vont dans ce sens (dont deux sur la même cohorte de 14 personnes), un mécanisme cellulaire plausible existe chez l'animal et sur du Covid aigu sévère, et des auto-anticorps ciblant la claudine-5 et le S100β sont présents à des titres plus élevés dans le Covid long.
Aucun test sanguin de routine ne mesure aujourd'hui cette perméabilité chez une personne, aucun essai interventionnel n'existe, et le S100β sérique seul ne différencie pas le Covid long des témoins. Cette hypothèse ne justifie ni un dosage sanguin hors protocole de recherche, ni une automédication visant à « réparer » la BHE.
Une piste sérieuse mérite d'être suivie, pas d'être transformée en certitude avant l'heure.Distinguer hypothèse et confirmation clinique : ce mécanisme n'est validé par aucun test de routine ; n'en faites pas la base d'une demande d'examen ou de traitement sans discussion avec votre médecin.
Suivre vos symptômes plutôt qu'un marqueur inexistant : en l'absence de biomarqueur sanguin fiable, un suivi structuré du brouillard mental, de la fatigue cognitive et de leurs déclencheurs reste l'outil le plus concret disponible aujourd'hui.
Se méfier des raccourcis commerciaux : aucune donnée ne soutient qu'un complément ou un protocole vendu comme « réparateur de BHE » modifie cette perméabilité chez l'humain avec Covid long.
Questions fréquentes
Une barrière hémato-encéphalique perméable est-elle prouvée dans le Covid long ?
Le S100β et la claudine-5 sont-ils des marqueurs sanguins fiables du Covid long ?
Ce mécanisme explique-t-il le brouillard mental de toutes les personnes avec Covid long ?
Suivre votre brouillard mental dans le temps
Aucun test sanguin ne mesure aujourd'hui la perméabilité de votre BHE. En attendant, myBoussole vous aide à documenter vos symptômes cognitifs et leurs déclencheurs, pour une consultation mieux préparée.
Découvrir myBoussoleSources
- Greene C, et al. Blood-brain barrier disruption and sustained systemic inflammation in individuals with long COVID-associated cognitive impairment. Nat Neurosci. 2024. PMID : 38388736
- Chaganti J, et al. Blood brain barrier disruption and glutamatergic excitotoxicity in post-acute sequelae of SARS-CoV-2 infection cognitive impairment. Front Neurol. 2024. PMID : 38756214
- Chaganti J, Talekar TK, Brew BJ. Asymmetrical glymphatic dysfunction in patients with long Covid associated neurocognitive impairment, correlation with BBB disruption. BMC Neurol. 2025. PMID : 40108491
- Gupta A, et al. A pilot study to assess blood-brain barrier permeability in long COVID. Brain Imaging Behav. 2024. PMID : 38520594
- Reas ET, et al. Long COVID-related blood-brain barrier breakdown and microstructure in older adults are modified by sex and Alzheimer's disease genetic risk. Imaging Neurosci. 2025. PMID : 40800841
- Rubin LH, et al. Blood-brain barrier disruption in long COVID and cognitive correlates: a cross-sectional MRI study. Brain Behav Immun. 2025. PMID : 40738266
- Wenzel J, et al. The SARS-CoV-2 main protease Mpro causes microvascular brain pathology by cleaving NEMO in brain endothelial cells. Nat Neurosci. 2021. PMID : 34675436
- Almulla AF, Maes M, et al. Brain-targeted autoimmunity is strongly associated with Long COVID and its chronic fatigue syndrome as well as its affective symptoms. J Adv Res. 2024. PMID : 39522688
- Vrettou CS, et al. A prospective study on neural biomarkers in patients with long-COVID symptoms. J Pers Med. 2024. PMID : 38541055