Biomarqueurs sanguins de l'EM/SFC : où en est la science ?
L'encéphalomyélite myalgique n'a longtemps eu aucun marqueur sanguin. Depuis 2023, plusieurs molécules (haptoglobine, SMPDL3B, irisine, micro-ARN) sont associées à la sévérité de la maladie et au malaise post-effort. Cet article fait le point sur ce que ces biomarqueurs démontrent vraiment, et sur la distance qui sépare une signature de laboratoire d'un test ou d'un traitement réellement utilisable.
Vous vivez avec une encéphalomyélite myalgique, un syndrome de fatigue chronique ou un Covid long, et vous entendez parler de « tests sanguins » ou de biomarqueurs prometteurs. Vous voulez distinguer ce qui est démontré de ce qui reste une piste de recherche, sans faux espoir ni minimisation.
Ce que vous allez comprendre
Plusieurs cohortes rapportent des anomalies sanguines après un effort, avec une validation clinique encore insuffisante. L'EM/SFC n'est pas une maladie « imaginaire ».
Haptoglobine, SMPDL3B, irisine et micro-ARN sont associées à la sévérité, sur des cohortes encore limitées ; ce ne sont pas les seules explorées.
Aucun marqueur n'est validé comme test diagnostique, et la piste thérapeutique reste au stade du laboratoire.
Documenter votre histoire et vos crises reste aujourd'hui plus utile qu'attendre un test qui n'existe pas encore.
Glossaire rapide
- Malaise post-effort (PEM) : aggravation des symptômes après un effort minime (physique, cognitif ou émotionnel), souvent retardée de 24 à 48 heures.
- Biomarqueur : molécule mesurable dans le sang ou l'urine qui reflète un état biologique. Un biomarqueur diagnostique doit être validé sur de grandes populations avant tout usage clinique.
- SMPDL3B : enzyme de la membrane cellulaire impliquée dans la régulation immunitaire et le métabolisme des lipides. Sa forme soluble dans le sang est étudiée comme marqueur de sévérité.
La fin du « c'est dans la tête » : des anomalies mesurables
🟢 Maladie organique reconnueL'encéphalomyélite myalgique est une maladie neurologique reconnue, pas un trouble psychologique.
L'encéphalomyélite myalgique, aussi appelée syndrome de fatigue chronique (EM/SFC), est classée comme maladie neurologique par l'Organisation mondiale de la santé, et reconnue cliniquement par des référentiels comme le guide NICE britannique, qui rappelle qu'aucun test diagnostique validé n'existe à ce jour[7]. Son symptôme cardinal est le malaise post-effort : une aggravation disproportionnée des symptômes après un effort parfois minime, souvent retardée d'un à deux jours. Pendant longtemps, l'absence de marqueur sanguin a nourri l'idée fausse d'une maladie « dans la tête ».
Cette époque se referme. Les revues récentes recensent un ensemble d'anomalies biologiques objectivables, en particulier lorsqu'on les cherche après un test d'effort standardisé plutôt qu'au repos[6]. L'enjeu méthodologique est important : un marqueur qui ne bouge qu'après une provocation contrôlée raconte une physiologie de l'effort, pas un simple déconditionnement. C'est précisément ce que cherchent les équipes qui placent le malaise post-effort au centre de leur protocole.
Quatre molécules sur la table
🟠 Association documentée, cohortes limitéesQuatre molécules sanguines distinctes convergent vers un même objectif : objectiver le malaise post-effort.
Les travaux les plus avancés viennent d'une grande cohorte canadienne, avec des réplications à l'étranger. Quatre pistes ressortent. Les micro-ARN circulants, petits fragments qui régulent l'expression des gènes, forment une signature qui distingue l'EM/SFC, la fibromyalgie et leurs formes combinées par apprentissage automatique[1]. L'haptoglobine, protéine qui capture l'hémoglobine libérée par les globules rouges, baisse après l'effort ; son phénotype Hp2-1 est associé à un malaise post-effort et à des troubles cognitifs plus marqués, tandis que le phénotype Hp1-1 semble plus résilient[2].
Deux autres marqueurs complètent le tableau. La forme soluble de SMPDL3B, une enzyme de membrane, est élevée dans le sang en proportion de la sévérité, avec une réplication dans une cohorte norvégienne et des différences liées au sexe[3]. Enfin l'irisine, une molécule libérée par les muscles à l'effort, est plus basse et surtout moins efficace, son signal étant contré par la thrombospondine-1 (TSP-1), elle-même associée à la sévérité[5]. Aucune de ces molécules n'est, à ce stade, un test prêt pour la clinique : ce sont des associations rapportées sur des cohortes de recherche, avec une validation clinique encore insuffisante. Et ces quatre pistes ne résument pas toute la recherche : d'autres approches (métabolomique, électrophysiologie des cellules sanguines, fonction des cellules NK) sont explorées en parallèle[6].
Ces marqueurs varient selon votre état le jour du prélèvement. Sans trace de vos ressentis et de vos crises au fil des semaines, un dosage isolé reste difficile à interpréter, pour vous comme pour votre soignant.
Découvrir myBoussoleDu biomarqueur à la cible : la promesse et les pièges
🔴 Signal préliminaire, données in vitroUne cible identifiée en laboratoire n'est pas encore un traitement.
L'étape la plus médiatisée concerne SMPDL3B. Sur cette voie, une enzyme (la PI-PLC) cliverait la forme membranaire du marqueur et libérerait sa forme soluble. En laboratoire, des antidiabétiques de la classe des gliptines ont semblé inhiber cette enzyme et restaurer la forme membranaire[3]. De là à parler de traitement, il y a un pas que la science n'a pas franchi. Un commentaire publié dans la même revue conteste précisément les concentrations utilisées in vitro, jugées éloignées de ce qui est atteignable chez un humain, et appelle à la prudence sur la validation du biomarqueur[4].
La piste de l'irisine illustre une fragilité voisine. La fiabilité du dosage de l'irisine circulante par les tests ELISA est discutée de longue date dans la littérature, ce qui invite à interpréter les résultats avec précaution[5]. À ce jour, aucun essai clinique testant ces approches dans l'EM/SFC n'a été publié.
👁️ L'œil du Docteur en pharmacie
Les gliptines (par exemple la saxagliptine ou la vildagliptine) sont des médicaments du diabète de type 2. En dehors du diabète, aucune donnée d'efficacité n'existe dans l'EM/SFC, et leur profil de sécurité n'est pas neutre (pancréatite, douleurs articulaires, signal sur l'insuffisance cardiaque). Les essais dans l'EM/SFC montrent par ailleurs un effet placebo élevé : un mieux ressenti par une personne ne prouve donc rien à lui seul.
⚠️ Avertissement
Ces recherches ne justifient ni de se supplémenter, ni de demander un antidiabétique en dehors de son cadre d'autorisation. Toute initiative de ce type, sur la base d'une étude de laboratoire, expose à des risques sans bénéfice démontré.
⚠️ Prudence d'interprétation
Trois limites se cumulent ici : un mécanisme observé en laboratoire n'équivaut pas à une efficacité chez l'humain, une cohorte de recherche ne représente pas toute la population atteinte, et une association n'établit pas une cause.
Ce que ça change pour vous, aujourd'hui
🟢 Repère pratiqueAujourd'hui, votre meilleur outil n'est pas un dosage : c'est un récit clair de votre maladie.
Concrètement, rien de tout cela ne se traduit encore par un examen à demander ou une molécule à prendre. Aucun de ces marqueurs n'est dosable en routine, et aucun ne s'interprète seul. La bonne nouvelle est ailleurs : ces travaux renforcent l'hypothèse d'un substrat biologique à votre expérience, ce qui peut peser dans le dialogue avec les soignants qui en doutent encore.
En attendant la validation de ces pistes, ce qui reste le plus utile est de documenter votre histoire : ① noter vos ressentis et vos crises au fil des semaines pour distinguer le malaise post-effort du simple coup de fatigue, ② préparer chaque consultation avec une synthèse lisible en quelques minutes, ③ et aborder ces recherches avec votre professionnel de santé plutôt que de les appliquer seule. C'est précisément le rôle d'un suivi structuré : transformer un vécu fluctuant en une trajectoire lisible.
À retenir en pratique
Aucun test sanguin de l'EM/SFC n'est validé ni remboursé à ce jour[7]. Méfiez-vous des laboratoires ou produits qui vendraient déjà « le » test ou « la » solution : la prudence est ici un acte de protection, pas de pessimisme.
Fait établi. L'EM/SFC est une maladie reconnue cliniquement, dont le malaise post-effort est le symptôme cardinal, et sans test diagnostique validé. Plusieurs anomalies sanguines y sont rapportées dans des cohortes de recherche.
Hypothèse étayée. Certaines molécules (haptoglobine, SMPDL3B, irisine, micro-ARN) pourraient servir à stratifier les personnes atteintes et à objectiver le malaise post-effort, sur des cohortes encore limitées.
Spéculation. L'idée qu'un antidiabétique existant « traite » l'EM/SFC repose sur des données de laboratoire contestées, sans aucun essai clinique publié à ce jour.
Ce qu'il faut retenir
La recherche sur l'EM/SFC progresse : plusieurs cohortes rapportent des anomalies sanguines qui renforcent l'hypothèse d'un substrat biologique objectivable et affaiblissent le procès en maladie « imaginaire ». Haptoglobine, SMPDL3B, irisine et micro-ARN dessinent des pistes cohérentes autour du malaise post-effort.
Mais aucun de ces marqueurs n'est encore un test, et aucune molécule n'est encore un traitement. Si vous vivez avec une EM/SFC, une fibromyalgie ou un Covid long, ces pistes méritent d'être suivies avec votre professionnel de santé, jamais appliquées seule sur la foi d'une étude isolée.
Un biomarqueur prometteur reste une promesse tant qu'un essai ne l'a pas tenue.Information, pas avis médical
Cet article a une visée d'information et d'éducation. Il ne remplace pas un avis médical : toute décision diagnostique ou thérapeutique relève d'un professionnel de santé qui connaît votre situation.
Questions fréquentes
Existe-t-il un test sanguin pour diagnostiquer l'encéphalomyélite myalgique ?
Un médicament existant peut-il déjà traiter l'EM/SFC ?
Ces découvertes prouvent-elles que l'EM/SFC est une vraie maladie ?
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Découvrir myBoussoleSources
- Nepotchatykh E et al., 2023 — Circulating microRNA signatures discriminate myalgic encephalomyelitis from fibromyalgia and comorbid conditions. Scientific Reports. PubMed PMID 36732593.
- Moezzi A et al., 2025 — Haptoglobin phenotypes and structural variants associate with post-exertional malaise and cognitive dysfunction in myalgic encephalomyelitis. Journal of Translational Medicine. PubMed PMID 40877900.
- Rostami-Afshari B et al., 2025 — SMPDL3B, a novel biomarker and therapeutic target in myalgic encephalomyelitis. Journal of Translational Medicine. PubMed PMID 40624584.
- Chen J et al., 2025 — Comment on « SMPDL3B as a novel biomarker and therapeutic target in myalgic encephalomyelitis » : critical considerations on biomarker validation and supraphysiological drug concentrations. Journal of Translational Medicine. PubMed PMID 41267056.
- Souma B et al., 2026 — Irisin signaling resistance in myalgic encephalomyelitis : the TSP-1–HSP90α–αvβ5 axis and post-exertional malaise. International Journal of Molecular Sciences. PubMed PMID 42278300.
- Clarke KSP et al., 2025 — The search for a blood-based biomarker for ME/CFS : from biochemistry to electrophysiology. Journal of Translational Medicine. PubMed PMID 39905423.
- National Institute for Health and Care Excellence (NICE), 2021 — Myalgic encephalomyelitis (or encephalopathy)/chronic fatigue syndrome : diagnosis and management. Guideline NG206. nice.org.uk/guidance/ng206.