Kétamine dans le Covid long : mécanismes et essais cliniques
La kétamine bloque un récepteur cérébral clé — le récepteur NMDA — et interrompt le cycle d'hyperexcitabilité qui caractérise certaines formes de douleur chronique et de brouillard mental. Dans le Covid long, plusieurs anomalies biologiques ressemblent à ce qu'on observe dans la fibromyalgie, où la kétamine a déjà fait l'objet d'études. Deux essais cliniques Phase 2 sont enregistrés aux États-Unis pour tester cette hypothèse directement : aucun résultat définitif n'est publié à ce jour.
Vous êtes atteint de Covid long et vous vous interrogez sur les pistes pharmacologiques émergentes ; vous suivez l'évolution de la recherche sur les mécanismes neuro-inflammatoires ; ou vous souhaitez comprendre pourquoi la kétamine — connue comme anesthésique et explorée en psychiatrie — fait l'objet d'essais cliniques dans cette indication.
Ce que vous allez comprendre
Des études d'imagerie suggèrent une activation gliale persistante et un déséquilibre glutamate/GABA chez certains patients Covid long. Ces anomalies peuvent contribuer à la fatigue, au brouillard mental et à la douleur diffuse, sans démontrer un mécanisme unique chez tous les patients.
Par blocage non compétitif de l'intérieur du canal ionique, la kétamine interrompt l'hyperexcitabilité glutamatergique. À faibles doses, elle augmente aussi le BDNF, facteur de plasticité neuronale réduit dans le Covid long.
Les données fibromyalgie suggèrent surtout un effet antalgique court terme. Une revue Cochrane 2025 sur la douleur chronique ne retrouve pas de preuve claire de bénéfice, avec davantage d'effets indésirables.
NCT06821087 (20 patients, injections intramusculaires + MRI + biomarqueurs) et NCT05690503 (12 patients PASC + dépression, perfusion IV en crossover) restent exploratoires.
Glossaire rapide — termes clés
- Récepteur NMDA : canal ionique neuronal activé par le glutamate (principal neurotransmetteur excitateur). Sa suractivation entretient l'hyperexcitabilité dans les douleurs chroniques et le brouillard mental.
- Sensibilisation centrale : état dans lequel le système nerveux central amplifie les signaux douloureux et sensitifs, même en l'absence de stimulus périphérique proportionnel. Documentée dans la fibromyalgie, l'EM/SFC et le Covid long.
- BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor) : protéine de croissance neuronale impliquée dans la plasticité synaptique. Réduit dans la dépression résistante et certaines formes de Covid long ; la kétamine en stimule la synthèse rapide.
- Voie kynurénine : voie métabolique du tryptophane activée par l'inflammation. Produit des métabolites neuroactifs (quinolinate, kynurénate) qui modulent directement les récepteurs NMDA. Biomarqueur suivi dans NCT06821087.
- fMRI (IRMf) : imagerie par résonance magnétique fonctionnelle — mesure l'activité cérébrale via les variations de flux sanguin. Utilisée dans les essais kétamine/Covid long pour objectiver les changements de connectivité.
Le Covid long comme dérèglement neuro-immun persistant
Hypothèse étayée — études observationnelles, imagerie et biomarqueursChez certains patients Covid long, les données d'imagerie suggèrent une activation gliale persistante après la phase aiguë. Les études TEP (tomographie par émission de positons) ne prouvent pas que tous les patients ont une microglie activée, mais elles documentent un signal neuro-inflammatoire dans plusieurs régions impliquées dans la cognition et la régulation de la fatigue (cortex cingulaire, thalamus, ganglions de la base, régions limbiques selon les études).
Le modèle biologique proposé est le suivant : une activation neuro-immune persistante pourrait entretenir une libération de cytokines pro-inflammatoires — notamment IL-6 et TNF-alpha (TNF-α) — capables de perturber la transmission synaptique. Deux mécanismes sont souvent discutés : ① l'IL-6 peut stimuler l'enzyme IDO (indoléamine 2,3-dioxygénase), ce qui redirige le tryptophane vers la voie kynurénine, et ② le TNF-α peut augmenter l'expression des récepteurs NMDA en surface neuronale. Ce modèle peut conduire à une hyperexcitabilité glutamatergique, mais il reste une hypothèse de sous-groupe, pas une explication universelle du Covid long.
Le déséquilibre entre glutamate (excitateur) et GABA (inhibiteur) peut être exploré par spectroscopie par résonance magnétique (MRS). Certaines études PASC rapportent des anomalies GABA/glutamate dans des régions comme le cortex cingulaire ou l'occipital, mais les effectifs restent modestes et les résultats ne suffisent pas à définir un biomarqueur clinique utilisable. La comparaison avec la fibromyalgie et l'EM/SFC est donc pertinente pour générer des hypothèses, pas pour conclure à une physiopathologie identique.
La kétamine : blocage NMDA et cascade glutamatergique
Fait établi (pharmacologie) — extrapolation au Covid long : hypothèse étayéeLa kétamine agit principalement comme antagoniste non compétitif des récepteurs NMDA : elle entre dans le canal ionique lorsqu'il est ouvert et le bloque de l'intérieur, interrompant le flux calcique. Cette action est dose-dépendante. À doses anesthésiques (> 1 mg/kg IV), la dissociation et les effets psychédéliques dominent. À doses sub-anesthésiques (0,1-0,5 mg/kg IV), utilisées dans les essais douleur chronique et dépression, le blocage NMDA réduit l'hyperexcitabilité synaptique sans dissociation marquée.
Au-delà du blocage NMDA direct, la kétamine active une cascade secondaire : ① elle lève l'inhibition tonique des récepteurs AMPA (autre récepteur glutamatergique), ce qui provoque une libération rapide de BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor) via la voie mTORC1. ② Cette augmentation de BDNF est détectable dans le plasma humain en quelques heures après la perfusion et persiste plusieurs jours. ③ Le BDNF stimule la synaptogenèse dans le cortex préfrontal et l'hippocampe, régions particulièrement touchées dans le Covid long (atrophie hippocampique documentée dans plusieurs études post-Covid).
Un troisième effet reste plus spéculatif : la kétamine pourrait moduler la voie kynurénine dans certains contextes inflammatoires. Dans le Covid long avec neuro-inflammation active, la voie kynurénine peut être déviée vers des métabolites neuroactifs comme le quinolinate, agoniste NMDA endogène. L'essai NCT06821087 mesure des biomarqueurs inflammatoires et métaboliques, dont la voie kynurénine, mais il ne faut pas en déduire à ce stade que la kétamine corrigera cette voie chez les patients.
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Ouvrir myBoussoleCe que l'analogie fibromyalgie enseigne (et ses limites)
Études interventionnelles dans la fibromyalgie — extrapolation au Covid long : analogie, pas preuveLa fibromyalgie partage avec le Covid long plusieurs traits biologiques mesurables : sensibilisation centrale, déséquilibre glutamate/GABA, activation microgliale et BDNF réduit. Cette convergence mécanistique justifie d'examiner ce que les études kétamine dans la fibromyalgie ont produit comme résultats, tout en gardant à l'esprit les différences fondamentales entre les deux populations.
La référence Benjamin et al. 2025 dans Disease-a-Month (PMID 40582925) ne doit pas être lue comme une revue dédiée à la kétamine : elle synthétise 34 études sur la fibromyalgie au sens large, tous traitements confondus. Pour la kétamine spécifiquement, une revue systématique de Carvalho et al. 2024 (PMID 39075628) retrouve seulement 6 études et 115 patients, avec des signaux surtout à court terme. Pastrak et al. (2021, Ochsner Journal, PMID 34984054) rapportaient déjà un effet antalgique bref avec les perfusions IV à faible dose, parfois limité à quelques heures après l'administration.
Sur le plan posologique, un consensus Delphi réunissant 28 spécialistes français de la douleur chronique (Voute et al. 2022, European Journal of Pain, PMID 35092320) a identifié l'infusion IV de 0,5 à 0,9 mg/kg/jour pendant 4 jours comme pratique préférée en douleur chronique réfractaire. Ce consensus ne valide pas le Covid long : il décrit des usages spécialisés en douleur, alors que les essais PASC actuels utilisent leurs propres protocoles, dont un protocole intramusculaire pour NCT06821087.
Preuve contradictoire récente
Une revue Cochrane publiée en 2025 sur les antagonistes NMDA dans la douleur chronique ne retrouve pas de preuve claire de bénéfice de la kétamine, y compris dans les sous-groupes de douleur chronique, et signale une augmentation des effets indésirables psychotomimétiques et digestifs. Le niveau de preuve est jugé faible à très faible. Cette donnée ne disqualifie pas les essais Covid long, mais elle empêche de présenter l'analogie fibromyalgie/douleur chronique comme un socle solide.
L'œil du Docteur en pharmacie
La kétamine est métabolisée principalement par le CYP3A4 (en normkétamine) et secondairement par le CYP2B6 (en hydroxynormkétamine). Ces voies sont soumises à d'importantes interactions médicamenteuses : les inhibiteurs du CYP3A4 (certains antifongiques azolés, érythromycine, ritonavir) augmentent l'exposition à la kétamine ; les inducteurs (rifampicine, carbamazépine) la réduisent. Chez un patient Covid long sous plusieurs médicaments — ce qui est fréquent dans cette population — une revue des interactions CYP est indispensable avant toute prescription.
Un point souvent oublié : la normkétamine et l'hydroxynormkétamine (métabolites principaux) sont eux-mêmes pharmacologiquement actifs. L'hydroxynormkétamine aurait même des effets AMPA-positifs indépendants du blocage NMDA, ce qui complique l'interprétation dose-réponse dans les essais cliniques.
⚠️ Avertissement — contre-indications et risques
La kétamine est contre-indiquée en cas d'antécédents de psychose, de schizophrénie ou de trouble bipolaire avec épisodes maniaques non stabilisés, d'hypertension artérielle sévère non contrôlée, et de porphyrie aiguë intermittente. Elle est déconseillée en cas d'antécédents d'abus de substances. Des effets dissociatifs, des hallucinations et une tachycardie transitoire sont possibles même à doses sub-anesthésiques. Toute administration doit se faire en milieu médical avec surveillance.
⚠️ Prudence d'interprétation — limites de l'analogie
La fibromyalgie et le Covid long partagent des mécanismes de surface, mais les déclencheurs, la temporalité et les comorbidités sont distincts. Dans la fibromyalgie, la sensibilisation centrale s'est installée progressivement ; dans le Covid long, elle fait suite à une infection virale avec composantes auto-immunes, de persistance virale et d'atteinte endothéliale qui n'ont pas d'équivalent dans la fibromyalgie primaire. Les résultats obtenus dans la fibromyalgie ne sont pas transposables sans essais dédiés.
Deux essais Phase 2 en cours : état des preuves en 2026
Essais Phase 2 enregistrés — aucun résultat publié identifié au 11/06/2026Deux essais cliniques Phase 2 portent directement sur la kétamine dans le Covid long ou le PASC, avec des protocoles distincts. Ils constituent le premier niveau de recherche interventionnelle dédiée à cette indication, mais pas encore un niveau de preuve clinique : aucun résultat publié n'a été identifié au 11/06/2026.
| Paramètre | NCT06821087 | NCT05690503 |
|---|---|---|
| Centre | University of Texas at Austin | NY State Psychiatric Institute (Columbia) |
| Population | 20 patients Covid long avec fatigue et troubles cognitifs | 12 patients PASC + dépression comorbide |
| Intervention | 4 injections intramusculaires sur 2 semaines (0,5 puis 0,65 puis 0,75 mg/kg) | Kétamine IV vs placebo (crossover randomisé) |
| Biomarqueurs | MRI/fMRI + biomarqueurs sériques, dont inflammation et voie kynurénine | Modulation glutamatergique (CI-581a/b) |
| Démarrage | Avril 2025 | Mars 2023 |
| Fin prévue (primaire) | Mai 2026 | Juin 2025 (statut registre à surveiller ; aucun résultat publié identifié au 11/06/2026) |
| Critère principal | Réduction fatigue + amélioration cognition | Amélioration dépression + symptômes PASC |
L'essai NCT06821087 est particulièrement intéressant du point de vue mécanistique : en combinant imagerie cérébrale, tests cognitifs, fatigue rapportée et biomarqueurs sériques, il pourra explorer si un signal clinique s'accompagne d'un changement biologique mesurable. En revanche, son design ouvert à 20 patients, sans bras placebo identifié, limite fortement l'interprétation causale : un signal positif devra être confirmé par un essai randomisé plus large.
L'essai NCT05690503 adopte une approche différente : il cible spécifiquement les patients PASC avec symptômes dépressifs, pas l'ensemble du Covid long. Son design croisé randomisé (chaque patient reçoit kétamine et comparateur dans des ordres différents) offre un meilleur contrôle méthodologique que NCT06821087, au prix d'une taille d'échantillon très restreinte (12 patients) et d'un critère principal centré sur les symptômes dépressifs.
À retenir sur le statut réglementaire
En France (juin 2026), la kétamine n'a aucune indication approuvée dans le Covid long. Son usage dans cette indication est strictement expérimental et ne peut se faire qu'en contexte d'essai clinique ou en prescription hors AMM encadrée (médecine de la douleur spécialisée). L'eskétamine nasale (Spravato, Janssen) est approuvée uniquement dans la dépression résistante au traitement.
Fait établi. La kétamine bloque les récepteurs NMDA. Elle possède aussi des effets neuroplastiques et antidépresseurs documentés dans d'autres indications. Dans la fibromyalgie et la douleur chronique, le signal clinique reste incertain : plusieurs petites études suggèrent un effet court terme, mais une revue Cochrane 2025 ne retrouve pas de preuve claire de bénéfice durable.
Hypothèse étayée. Certains mécanismes décrits dans le Covid long (activation gliale, déséquilibre glutamate/GABA, voie kynurénine, baisse de BDNF dans certaines cohortes) convergent avec des cibles pharmacologiques plausibles de la kétamine. Cette convergence justifie des essais Phase 2. Elle ne préjuge pas des résultats : une analogie mécanistique peut ne pas se traduire par un bénéfice clinique si d'autres voies (auto-immunes, endothéliales, virales, dysautonomiques) dominent.
Spéculation. La kétamine est un traitement du Covid long, ou sera approuvée pour cette indication dans les 5 ans. Aucun résultat d'essai randomisé finalisé ne permet cette conclusion en 2026. Les résultats préliminaires pourraient aussi révéler que seul un sous-groupe de patients (ceux avec neuroinflammation active documentée) répondent — ce qui modifierait radicalement la stratégie thérapeutique.
Ce qu'il faut retenir
La kétamine cible plusieurs mécanismes plausibles dans certains profils de Covid long — hyperexcitabilité glutamatergique, récepteurs NMDA, neuroplasticité, voie kynurénine — mais la preuve clinique spécifique manque encore. Les données fibromyalgie/douleur chronique ne suffisent pas : elles sont hétérogènes, souvent de petite taille, et contredites par une revue Cochrane récente qui ne retrouve pas de bénéfice clair en douleur chronique.
En revanche, transposer directement les données fibromyalgie au Covid long reste une extrapolation : le Covid long ajoute des composantes post-virales (auto-anticorps, persistance virale, atteinte endothéliale, dysautonomie) qui n'ont pas d'équivalent dans la fibromyalgie primaire. Au 11/06/2026, aucun résultat publié des essais NCT06821087 et NCT05690503 n'a été identifié. Jusqu'à publication de données contrôlées, la kétamine reste une piste mécanistiquement plausible, pas une option thérapeutique validée dans le Covid long.
Information à visée éducative. Ne se substitue pas à un avis médical individualisé.Questions fréquentes
La kétamine est-elle disponible comme traitement du Covid long ?
Pourquoi les essais n'utilisent-ils pas l'eskétamine nasale ?
La kétamine présente-t-elle des risques particuliers dans le contexte du Covid long ?
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Essayer gratuitementSources
- Benjamin S et al. (2025). Fibromyalgia: Advances in pathophysiology, diagnostic biomarkers, genetic insights, multisystemic involvement, and treatment updates and multidisciplinary interventions. Disease-a-Month. PMID 40582925.
- Carvalho JF, de Sena EP (2024). Ketamine in fibromyalgia: a systematic review. Advances in Rheumatology. PMID 39075628.
- Pastrak M et al. (2021). Systematic Review of the Use of Intravenous Ketamine for Fibromyalgia. Ochsner Journal. PMID 34984054.
- Voute M et al. (2022). Ketamine in chronic pain: A Delphi survey. European Journal of Pain. PMID 35092320.
- Cochrane (2025). Ketamine use in chronic pain unsupported by evidence. cochrane.org
- Lee JH, Kim J (2026). Neuroinflammatory mechanisms and therapeutic targets in post-COVID-19 fatigue. Adv Exp Med Biol. PMID 42036566.
- NCT06821087 — Phase 2 trial: intramuscular ketamine in Long COVID (fatigue + cognition + MRI/fMRI + serum biomarkers). UT Austin. Démarré avril 2025, fin prévue mai 2026. clinicaltrials.gov/study/NCT06821087
- NCT05690503 — Phase 2 RCT crossover: IV ketamine in PASC + depressive symptoms (glutamatergic modulation, CI-581a/b). NY State Psychiatric Institute / Columbia. Démarré mars 2023. clinicaltrials.gov/study/NCT05690503