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L’infection déclenche, la psyché entretient ? Le nouveau visage du psychosomatique

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Dans le Covid long et l'EM/SFC, l'infection est parfois reconnue. Mais les symptômes qui durent sont ensuite attribués au cerveau, aux croyances, à l'évitement ou au déconditionnement. Cette idée paraît plus nuancée que “tout est psychologique”. Elle reste pourtant à prouver.

Situation concrète

Une personne va mieux par moments, puis s'aggrave après une course, une réunion, une visite familiale ou un effort intellectuel. Le lendemain, ou deux jours après, la fatigue, les douleurs, les troubles cognitifs ou le malaise augmentent. Elle réduit alors ses activités.

Deux lectures sont possibles. Première lecture : elle évite l'effort parce qu'elle a peur ou parce qu'elle s'est déconditionnée. Deuxième lecture : elle réduit l'effort parce que son corps réagit mal au dépassement de seuil. Ces deux lectures ne mènent pas aux mêmes conseils.

Silhouette devant deux trajectoires, l'une infectieuse et l'autre interprétative, pour illustrer la psychologisation secondaire du Covid long et de l'EM/SFC
En 30 secondes
Infection

L'infection peut être admise sans que la suite soit bien expliquée. Le débat porte souvent sur ce qui prolonge les symptômes.

Preuve

Une amélioration après thérapie ne prouve pas que les croyances ou l'évitement entretenaient la maladie.

Prudence

Quand le malaise post-effort existe, augmenter l'activité selon un programme fixe peut provoquer ou prolonger une aggravation.

Après l'infection, pourquoi les symptômes continuent-ils ?

Distinction utile, pas classification officielle

Psychologiser une maladie, c'est attribuer à la psychologie un rôle plus important que ce que les preuves permettent d'affirmer.

Dans un article critique publié en 2026, Schomerus et ses collègues proposent de distinguer deux formes de psychologisation du Covid long et de l'EM/SFC.[1] Ce n'est pas une classification officielle. C'est une grille de lecture proposée par ces auteurs pour comprendre un glissement dans le débat.

La psychologisation primaire est la plus directe : la maladie serait surtout psychique ou psychiatrique. La psychologisation secondaire est plus discrète. Elle accepte qu'une infection ait déclenché les symptômes, puis elle explique leur durée par le cerveau, l'attention au corps, les attentes, les comportements d'évitement ou le déconditionnement.

Ce déplacement est important. Dire “l'infection a déclenché” ne suffit pas à protéger d'une lecture psychosomatique. Si la suite de la maladie est attribuée aux croyances ou aux comportements sans preuve proportionnée, le raisonnement reste psychologisant. L'article sur l'étiquette psychosomatique face aux mécanismes biologiques du Covid long traite le versant biologique ; ici, le sujet est la manière de raisonner sur les causes.

Reconnaître le déclencheur infectieux ne prouve pas que la suite est psychologique.

Le piège : confondre ce qui accompagne la maladie avec ce qui la cause

Hypothèse possible, preuve causale fragile

Une maladie chronique peut s'accompagner de peur, de prudence ou de tristesse. Cela ne dit pas ce qui cause réellement les symptômes.

Une personne malade peut avoir peur de rechuter. Elle peut surveiller son corps. Elle peut réduire ses activités. Elle peut perdre confiance dans les soins après des expériences invalidantes. Tout cela peut accompagner une maladie chronique. Mais l'accompagnement n'est pas la cause.

Le piège apparaît quand chaque observation est relue dans le même sens. Si la personne réduit ses activités, on parle d'évitement. Si elle refuse cette explication, on parle de manque de compréhension de sa maladie. Si elle s'aggrave après effort, on peut encore dire qu'elle avait peur de l'effort. Le modèle devient alors difficile à contredire.

Une alarme peut rester trop sensible après un incendie. Mais avant de conclure qu'elle fonctionne mal, il faut vérifier qu'il ne reste ni fumée, ni braise, ni autre problème. Cette image est une hypothèse possible pour certains mécanismes. Elle ne décrit pas tous les profils de Covid long ou d'EM/SFC.

Ce que le suivi rend visible

Un suivi de ressentis ne tranche pas la cause. Il peut cependant documenter l'évolution des capacités quotidiennes : effort, délai d'aggravation, durée de récupération, sommeil, charge cognitive et jours de suivi comparables. C'est utile pour décrire sans poser de diagnostic automatique.

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Observer une peur, une prudence ou une tristesse ne suffit pas à expliquer une maladie.

Pourquoi le malaise post-effort change la prise en charge

Point clinique à vérifier avant l'activité

Le malaise post-effort est une aggravation différée et disproportionnée après un effort physique, cognitif, émotionnel ou social. On l'appelle aussi PEM, pour post-exertional malaise, ou MPE en français.

Le PEM n'est pas une simple fatigue après effort. L'aggravation peut arriver plus tard, durer longtemps et toucher plusieurs symptômes : fatigue, douleurs, sommeil, concentration, malaise, hypersensibilités ou capacité à se lever. Pour le versant pratique, l'article Pacing : éviter le crash détaille comment repérer les seuils avant l'aggravation.

Cette différence change le conseil d'activité. Adapter l'activité à l'énergie disponible n'a pas le même sens qu'augmenter l'activité selon un programme fixe. Dans le premier cas, on cherche à rester sous le seuil qui déclenche l'aggravation. Dans le second, on suppose que la progression est bénéfique si elle est régulière.

Les recommandations NICE concernent formellement l'EM/SFC. Elles ne doivent donc pas être automatiquement appliquées à tout Covid long. Mais elles posent une règle de prudence majeure : ne pas proposer, dans l'EM/SFC, de programme fondé sur des augmentations fixes d'activité, ni de programme basé sur les théories de déconditionnement ou d'évitement comme facteurs supposés prolonger les symptômes.[3]

Avertissement pratique

Chez une personne présentant un PEM, une augmentation fixe de l'activité peut provoquer ou prolonger une aggravation.

Quand le PEM est présent, l'objectif n'est pas de pousser plus fort, mais de ne pas dépasser le seuil.

Ce que montre réellement l'essai positif de TCC

Essai positif, portée limitée

La TCC signifie thérapie cognitive et comportementale. Un essai positif existe dans la fatigue post-Covid, mais il ne prouve pas une cause psychologique.

L'essai ReCOVer, publié par Kuut et collègues, a inclus 114 participants avec fatigue sévère 3 à 12 mois après Covid.[5] Les personnes étaient principalement non hospitalisées et auto-référées. Le groupe TCC a eu une baisse plus importante de fatigue que le soin habituel, avec une différence moyenne de 8,8 points, un effet de taille Cohen d = 0,69, et un bénéfice maintenu à 6 mois. Les auteurs rapportent 8 événements indésirables sous TCC, 20 dans le soin habituel, et aucun événement indésirable grave.

Ce résultat doit être pris au sérieux. Il montre qu'une TCC peut réduire la fatigue ressentie chez certains patients. Il ne démontre pas que les croyances ou l'évitement causaient leur maladie.

Ses limites sont importantes : essai ouvert, donc non aveugle ; comparaison avec soin habituel, et non avec une intervention active équivalente ; critère principal fondé sur un questionnaire de fatigue auto-rapporté ; représentativité incertaine des formes sévères de Covid long ; caractérisation insuffisante du PEM pour généraliser aux personnes répondant aux critères EM/SFC.

La revue systématique de Schurr et collègues arrive à une prudence proche : les études de psychothérapie dans le long/post-Covid sont peu nombreuses, souvent multimodales, et ne permettent pas de conclusion générale forte.[4]

Un même résultat, deux lectures

1. Appelman et collègues ont observé des anomalies musculaires et métaboliques après effort maximal chez des personnes avec Covid long et PEM.[10]

2. Ranque, Lemogne et collègues ont suggéré que certaines différences pouvaient refléter le déconditionnement, l'interoception ou des mécanismes de peur-évitement.[11]

3. Appelman et collègues ont répondu que leurs observations différaient des changements liés à l'alitement prolongé, et que les données citées ne prouvaient pas une origine psychologique du PEM.[12]

Le désaccord ne porte pas sur la réalité des symptômes. Il porte sur le mécanisme qui les prolonge et sur les conseils d'activité qui en découlent.

Un bénéfice moyen ne transforme pas une hypothèse de maintien en preuve de causalité.

Une étude peut améliorer la dépression sans améliorer la fatigue

Cohorte utile, pas contradiction directe

La dépression et la fatigue peuvent évoluer différemment.

Kupferschmitt et collègues ont publié une cohorte prospective multicentrique sur 1 028 personnes en réhabilitation post-Covid.[6] Ce n'était pas un essai randomisé. La population et l'intervention ne sont pas les mêmes que dans ReCOVer. Cette étude ne contredit donc pas directement l'essai de Kuut.

Son intérêt est ailleurs. Elle montre surtout que la dépression et la fatigue ne suivent pas nécessairement la même évolution : la première peut s'améliorer alors que la seconde persiste.

Les auteurs utilisent notamment le PHQ-9, un questionnaire de neuf questions destiné à repérer des signes de dépression. Or certains items peuvent se chevaucher avec les symptômes du Covid long ou de l'EM/SFC : sommeil, énergie, concentration, ralentissement. Un questionnaire de repérage n'est pas un diagnostic clinique. Il peut signaler une souffrance réelle, mais il ne suffit pas à expliquer la fatigue.

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Un score élevé de santé mentale doit être exploré, pas utilisé comme raccourci. Fatigue, sommeil perturbé, ralentissement et brouillard cognitif peuvent augmenter un score sans prouver une dépression caractérisée.

Traiter une souffrance psychique peut aider sans expliquer le symptôme physique central.

La psychologie peut aider sans tout expliquer

Soutien utile si non imposé comme cause

Refuser la psychologisation ne veut pas dire refuser la psychologie.

Une maladie chronique sévère peut entraîner peur, deuil de capacités, isolement, conflits professionnels, perte de confiance médicale et parfois vraie anxiété ou vraie dépression. La psychologie et la psychiatrie peuvent donc avoir une place.

Elles peuvent traiter une dépression ou une anxiété réellement présentes. Elles peuvent accompagner le deuil des capacités perdues. Elles peuvent aider face à l'isolement, aux difficultés de travail ou aux relations abîmées par la maladie. Elles peuvent proposer des stratégies compatibles avec l'énergie disponible. Elles peuvent aussi reconnaître l'absence de trouble psychiatrique quand il n'est pas établi.

La prudence vaut aussi pour les étiquettes diagnostiques. Le trouble à symptomatologie somatique ne suppose pas l'absence de maladie organique, et il ne peut pas être diagnostiqué seulement parce que les examens habituels sont normaux. Il concerne des pensées, émotions ou comportements jugés excessifs par rapport aux symptômes.[8]

Dans un article de perspective, Davenport et ses collègues défendent que le Covid long ne doit pas être assimilé à un trouble neurologique fonctionnel au regard des mécanismes et signes distinctifs disponibles.[9] Ce n'est pas un consensus ni une revue systématique. C'est un argument narratif à prendre pour ce qu'il est : une mise en garde contre une assimilation trop rapide.

La bonne psychologie accompagne sans confisquer l'explication.
Ce que l'on sait, et ce que l'on ne sait pas

Fait établi. Le Covid long et l'EM/SFC peuvent comporter un PEM, une dysautonomie, une fatigue invalidante, des troubles cognitifs et un retentissement social réel. Les recommandations NICE déconseillent les programmes d'activité à progression fixe dans l'EM/SFC.

Hypothèse étayée. Les facteurs psychologiques et sociaux peuvent modifier l'expérience de la maladie, l'adaptation, la détresse et parfois l'évolution des capacités quotidiennes. Ils doivent être évalués quand ils sont présents.

Spéculation. Attribuer la persistance du Covid long ou de l'EM/SFC à des croyances, à l'hypervigilance, à l'évitement ou au déconditionnement reste non démontré pour l'ensemble des profils, surtout en présence de PEM.

Ce qu'il faut retenir

Le nouveau psychosomatique n'a plus toujours besoin de nier l'infection. Il peut dire : l'infection a déclenché, puis le cerveau, les attentes ou les comportements entretiennent. Cette version est plus subtile. Elle exige pourtant le même niveau de preuve qu'une hypothèse biologique.

La voie la plus prudente est sobre : reconnaître les mécanismes somatiques documentés, rechercher le PEM, traiter les comorbidités quand elles existent, proposer un soutien psychologique choisi et adapté, et éviter les programmes qui transforment l'aggravation post-effort en simple peur de l'effort.

La nuance n'est pas un compromis mou : c'est une exigence de preuve.
🎯 Que faire concrètement avec cet article

Identifier le PEM : notez le délai d'aggravation, la durée de récupération et les déclencheurs physiques, cognitifs, émotionnels ou sociaux.

Questionner le modèle proposé : demandez si l'approche adapte l'activité à votre énergie disponible ou si elle impose une augmentation fixe.

Séparer soutien et causalité : acceptez une aide psychologique utile sans accepter qu'elle devienne la preuve d'une cause psychologique.

Mots utilisés dans l'article
  • Psychologisation : attribution à la psychologie d'un rôle plus important que ce que les preuves permettent d'affirmer.
  • PEM / MPE : malaise post-effort, aggravation différée et disproportionnée après un effort physique, cognitif, émotionnel ou social.
  • Groupe de comparaison : groupe utilisé dans une étude pour distinguer l'effet d'une intervention de l'évolution naturelle ou de l'effet d'attente.

Questions fréquentes

Psychologiser veut-il dire que le Covid long est imaginaire ?
Non. Psychologiser une maladie, c'est attribuer à la psychologie un rôle plus important que ce que les preuves permettent d'affirmer. Dans le Covid long, le problème n'est pas l'existence d'un soutien psychologique, mais le glissement vers une explication insuffisamment prouvée.
Une thérapie cognitive et comportementale peut-elle aider ?
Oui, chez certaines personnes, une thérapie cognitive et comportementale peut réduire la fatigue ressentie ou aider à vivre avec une maladie chronique. Cela ne démontre pas que les croyances ou l'évitement causaient leur maladie.
Pourquoi le malaise post-effort change-t-il l'analyse ?
Parce que le PEM correspond à une aggravation différée et disproportionnée après un effort physique, cognitif, émotionnel ou social. Chez une personne concernée, une augmentation fixe de l'activité peut provoquer ou prolonger une aggravation.

Suivre vos ressentis sans les réduire à une explication unique

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Sources

  1. Schomerus G, Tüscher O, Scheibenbogen C, et al. Welche Rolle spielt “die Psyche”? Long COVID und ME/CFS als Prüfsteine einer Kritik an der Psychologisierung. Psychiatrische Praxis. 2026;53:263-269. doi:10.1055/a-2866-9127.
  2. Faculté de Santé, Université Paris Cité. COVID long : des avancées scientifiques et un espoir de rétablissement. Publié le 23/04/2026. Lien.
  3. NICE. Myalgic encephalomyelitis/chronic fatigue syndrome: diagnosis and management. Guideline NG206, recommandations. 2021, mises à jour consultées le 31/07/2026. Lien.
  4. Schurr M, Graf J, Junne F, Giel KE. Psychotherapy in patients with long/post-COVID: a systematic review. Journal of Psychosomatic Research. 2025;190:112048. PMID:39952011. doi:10.1016/j.jpsychores.2025.112048.
  5. Kuut TA, Müller F, Aldenkamp A, et al. Efficacy of cognitive-behavioral therapy targeting severe fatigue following COVID-19: results of a randomized controlled trial. Clinical Infectious Diseases. 2023;77(5):687-695. PMID:37155736. doi:10.1093/cid/ciad257.
  6. Kupferschmitt AA, Hinterberger T, Herrmann C, et al. Depression, but Not Fatigue, Improves as Part of Multimodal Post-COVID Rehabilitation. Psychotherapy and Psychosomatics. 2026. doi:10.1159/000549848.
  7. Soares L, Davis H, Spier E, et al. Recommended long COVID outcome measures and their implications for clinical trial design, with a focus on post-exertional malaise. EBioMedicine. 2026;123:106083. PMID:41421320. doi:10.1016/j.ebiom.2025.106083.
  8. American Psychiatric Association. What is Somatic Symptom Disorder? Consulté le 31/07/2026. Lien.
  9. Davenport TE, Blitshteyn S, Clague-Baker N, Davies-Payne D, Treisman GJ, Tyson SF. Long COVID Is Not a Functional Neurologic Disorder. Journal of Personalized Medicine. 2024;14(8):799. PMID:39201991. doi:10.3390/jpm14080799.
  10. Appelman B, Charlton BT, Goulding RP, et al. Muscle abnormalities worsen after post-exertional malaise in long COVID. Nature Communications. 2024;15:17. doi:10.1038/s41467-023-44432-3.
  11. Ranque B, Lemogne C, Garner P, et al. Muscle abnormalities in Long COVID. Nature Communications. 2025;16:1490. doi:10.1038/s41467-025-56430-8.
  12. Appelman B, Charlton BT, Goulding RP, et al. Reply: Muscle abnormalities in Long COVID. Nature Communications. 2025;16:1491. doi:10.1038/s41467-025-56431-7.